La réforme de la loi 101 et le test de la réalité

Un « beau compromis ». C’est en ces termes – inspirés du « beau risque » de René Lévesque – que le premier ministre François Legault a présenté le projet de réforme de la loi 101 au printemps dernier.

On ne peut que se réjouir du désir de la CAQ de proposer une approche « raisonnable » et « équilibrée » pour assurer une meilleure protection de la langue française, objectif qui a fait consensus lors des consultations qui se sont terminées cette semaine.

L’enjeu est délicat. Mais les astres sont bien alignés, tant à Ottawa qu’à Québec, même si certains n’ont pas manqué de crier au loup, ce qui est regrettable. Associer la réforme à la Gestapo du régime nazi, comme l’a fait Anne-France Goldwater, ça ne va pas du tout. Le ministre Simon Jolin-Barrette, responsable du projet de loi 96, a bien fait de lancer un appel au calme.

Néanmoins, il y aura des ajustements à faire pour que la réforme de la Charte de la langue française (loi 101) passe l’épreuve de la réalité. Et il faut espérer que le gouvernement aura assez d’écoute pour trouver des voies de passage.

Après tout, la définition d’un compromis est « un arrangement dans lequel on fait des concessions mutuelles », selon le Petit Robert qui a inspiré M. Legault cette semaine.

Il faut de l’ouverture, pas de l’obstination, comme avec le racisme systémique.

Il faut rassembler, pas diviser, comme le premier ministre l’a fait à plusieurs reprises ces dernières semaines, notamment en qualifiant de woke le chef de Québec solidaire.

Mais revenons aux éléments qui accrochent dans le projet de loi 96.

Faut-il vraiment modifier le règlement, entré en vigueur en 2019 à peine, qui permet d’afficher une marque de commerce en anglais, en y ajoutant une désignation en français ?

Avec le projet de loi, cette désignation en français devrait être deux fois plus grande que le nom du commerce en anglais, ce qui est une manière détournée de pousser des multinationales à franciser leur nom qui est connu à travers le monde.

La hutte de la pizza, le roi du hambourgeois et la reine de la crémerie, avouez que ça sonne drôle !

Ce qui compte le plus, pourtant, c’est ce qui se passe à l’intérieur du magasin. C’est le fait d’être servi en français, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas à Montréal. Et avec la réforme, les plaintes des consommateurs auront beaucoup plus de poids, car elles pourront mener à des amendes. Tant mieux.

Autre point de friction : le projet de loi 96 prévoit que les entreprises ne pourront plus exiger que les candidats soient bilingues, à moins de prouver qu’il s’agit d’un critère essentiel pour le poste à pourvoir.

Pas de doute : le français doit être la langue de travail au Québec. Et ici, les patrons ont le devoir de montrer l’exemple, car le message doit venir d’en haut pour être bien compris.

Mais la province ne vit pas sous une cloche de verre et l’anglais (ou d’autres langues) est inévitable pour faire affaire à l’extérieur de la province. Le bilinguisme est un avantage pour le Québec. C’est un atout qu’il faut cultiver, pas pénaliser.

À ce titre, est-ce vraiment nécessaire d’empêcher les travailleurs étrangers temporaires d’inscrire leurs enfants à l’école en anglais, ce qui a permis à la vice-présidente américaine, Kamala Harris, d’étudier à Montréal dans sa jeunesse ?

La nouvelle mouture de la loi 101 ne doit pas freiner le recrutement de talents étrangers ni ralentir le développement des entreprises québécoises à l’international. Or, on peut craindre que les dispositions prévoyant la primauté du français, même dans les contrats avec des partenaires internationaux, ne refroidissent les relations.

D’ailleurs, l’administration publique s’est elle-même exclue de ces règles.

Pourtant, la réforme mise sur l’exemplarité de l’État en exigeant notamment que les communications avec les citoyens se déroulent en français, sauf pour les anglophones et les immigrants arrivés depuis moins de six mois.

Mais ces six mois ne leur donnent pas une grande marge de manœuvre pour maîtriser le français. Et concrètement, ce sera un vrai casse-tête de démêler tout ce beau monde lorsqu’ils téléphonent pour avoir un renseignement, ce qui a d’ailleurs mené la mairesse de Montréal à réclamer une exception pour la ligne 311.

Québec doit aussi assouplir sa position face aux ordres professionnels. Il est déraisonnable d’accuser les professionnels qui perdent leur français au fil des ans d’avoir commis un « acte dérogatoire à la dignité de leur profession », au même titre que ceux qui ont commis un abus sexuel ou de la corruption.

On ne tue pas une mouche avec un bazooka.

Mais au final, pourquoi ne pas miser davantage sur le positif que le négatif ?

Pour intégrer les immigrants à la culture québécoise, une bonne chanson, comme une activité sportive ou culturelle, est plus fédératrice qu’un commerce arborant l’enseigne : café Deuxième tasse.

Pour sauvegarder la langue, il faudrait aussi s’assurer de la maîtrise du français.

Or, 19 % des Québécois sont analphabètes et 34 % ont de grandes difficultés de lecture. Quant à la maîtrise du français écrit, on en a un aperçu en voyant un « 7de passio » ou un « bain turbion » dans les petites annonces. Merci Infoman pour ces « perles ». Vaut mieux en rire qu’en pleurer.

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