Chronique

Hasta la vista, baby

Une foule en colère prend d’assaut le parlement et saccage tout sur son passage. Ce n’est pas si exceptionnel. On a vu ça souvent – ailleurs. En Irak. En Moldavie. Tenez, ça s’est encore passé en octobre, au Kirghizstan.

Bon, d’accord. Admettons que dans une démocratie comme les États-Unis, c’est plus rare. Il y a bien eu l’incendie du Reichstag, le parlement allemand, en 1933. Adolf Hitler s’en était servi pour adopter le décret d’urgence qui a ouvert la voie à la dictature nazie.

Mais si vous évoquez cette vieille histoire sur les réseaux sociaux, on vous accusera sans doute d’avoir atteint le point Godwin.

Vous connaissez la loi de Godwin ? Selon cette pseudo-règle empirique, « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 ».

Autrement dit, quand un internaute à court d’arguments ne trouve rien de mieux que d’évoquer le nazisme pour faire valoir son point de vue, il se discrédite automatiquement en atteignant le point Godwin. Un paquet d’autres internautes se feront alors un malin plaisir de le lui souligner.

Il est vrai qu’à l’échelle des atrocités, rien ne se compare à l’Holocauste. Le problème, c’est que l’on invoque parfois à l’excès… la loi de Godwin elle-même. Dès qu’une personne fait allusion à l’ère nazie, paf, elle a perdu. Le débat est clos. On ne veut plus l’entendre.

Pourtant, il se peut que cette personne ait raison. Mike Godwin, auteur de la fameuse loi, a reconnu que certaines comparaisons pouvaient être tout à fait appropriées.

Même qu’en 2018, cet avocat texan, féroce critique de Donald Trump, s’inquiétait dans le Los Angeles Times non pas de l’avènement du nazisme sur le sol américain, mais de la « forme embryonnaire d’une horreur que nous espérions avoir mise derrière nous »…

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Dimanche, Mike Godwin a retweeté une vidéo virale d’Arnold Schwarzenegger.

En voilà un qu’on peut difficilement accuser de verser dans l’hyperbole. Le nazisme, il l’a vécu dans sa chair. « J’ai grandi dans les ruines d’un pays qui avait subi la perte de sa démocratie », raconte l’ancien gouverneur républicain de la Californie dans la vidéo de sept minutes.

Arnold Schwarzenegger est né en 1947, dans l’Autriche d’après-guerre. Il se souvient de son père, ancien sympathisant nazi qui rentrait soûl à la maison, torturé à l’idée d’avoir pris part au pire régime de l’histoire. Et qui battait ses enfants.

Dans son puissant message livré en forme d’avertissement, le célèbre acteur parle de ses voisins, ex-partisans du régime déchu, eux aussi. « Tous n’étaient pas des antisémites et des nazis enragés. Beaucoup ont juste suivi, étape par étape, le long de la route. »

Arnold Schwarzenegger compare l’émeute du Capitole à la nuit de Cristal de 1938, « une nuit de saccage contre les Juifs mené par l’équivalent nazi des Proud Boys ».

« J’ai vu de mes propres yeux comment les choses peuvent devenir incontrôlables. » Il ne croit pas que les États-Unis soient au bord du gouffre. « Mais je crois que nous devons être conscients des conséquences désastreuses de l’égoïsme et du cynisme. »

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Au début, on n’a vu que les costumes ridicules. On n’a vu que des idiots qui se tiraient l’égoportrait dans les couloirs du Capitole avant de se tirer avec des lutrins, comme des touristes particulièrement mal élevés.

Maintenant que la poussière retombe, on constate à quel point tout cela est plus sinistre – et plus organisé – qu’on ne le croyait.

Peu à peu, des vidéos d’une violence inouïe font surface. Un policier traîné sur les marches du Capitole. Battu à coups de bâton. Inerte, face contre terre.

Un autre policier écrasé contre une porte, hurlant de douleur.

Un coup de feu. Une manifestante qui s’écroule. Morte.

Une foule furieuse qui scande : « Pendez Mike Pence ! »

Il y a des témoignages qui glacent le sang. Ceux des législateurs évacués à toute vitesse. Enfermés pendant des heures. Terrorisés. Ceux des correspondants parlementaires insultés, volés, battus.

Il y a tout ce qu’on a retrouvé après l’émeute. Des bombes artisanales. Des cocktails Molotov. Des liens en plastique pour kidnapper les supposés traîtres à la nation.

Ça devient de plus en plus clair : mercredi dernier, les États-Unis ont évité de justesse un terrible massacre.

Et ce qui est aussi de plus en plus clair, c’est le rôle crucial de Donald Trump dans ce qu’il faut bien nommer par son nom : une lamentable tentative de coup d’État.

Ça fait des semaines que Trump crie faussement à la fraude électorale. Des semaines qu’il traite ses opposants politiques de traîtres. Des semaines qu’il fomente la colère de ses partisans.

À Washington, tout juste avant l’émeute, il les a carrément exhortés à « marcher vers le Capitole » et à « se battre beaucoup plus fort ».

Faut-il s’en étonner ? Ses partisans l’ont pris au mot.

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L’acte d’accusation a été déposé lundi à la Chambre des représentants. Donald Trump est formellement accusé d’avoir incité à la violence. Il risque la destitution.

On pourrait se dire que tout ça ne sert à rien, sinon qu’à l’humilier davantage. Après tout, dans quelques jours, il ne sera plus qu’un mauvais souvenir. « Aussi hors de propos qu’un vieux tweet », pour reprendre les mots d’Arnold Schwarzenegger.

Oui, mais en attendant, Donald Trump demeure le commandant en chef d’une puissance mondiale. Une puissance nucléaire. Il peut encore faire d’énormes dommages.

Alors que ses alliés le désertent, sa rage risque de s’intensifier. Tout comme sa soif de vengeance.

Tout comme sa folie.

La destitution pourrait surtout lui barrer la route de la présidence à jamais. C’est loin d’être à négliger. La démocratie américaine, affaiblie par ses attaques incessantes, ne résisterait peut-être pas à quatre autres années de ce régime.

Pour l’avenir des États-Unis et du reste du monde, les législateurs américains doivent disqualifier Donald Trump. Le mettre K.-O. Le « terminer », comme le ferait le Governator.

Hasta la vista, baby.

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