Veilleurs du  centre-ville

Les agents de sécurité sont partout depuis le début de la pandémie : à l’entrée des commerces, des cliniques de vaccination, et ils veillent sur des tours de bureaux désertes du centre-ville. Entrevue avec ceux qui n’ont jamais connu le télétravail.

Gardien de lieux désertés

C’est avec un « bienvenue chez vous » que nous accueille l’agent Jonathan Houle au siège social d’Hydro-Québec, boulevard René-Lévesque Est.

« Hydro-Québec est à tous les Québécois », rappelle le membre de l’équipe de sécurité.

Notre rencontre a lieu un jeudi où le soleil est radieux. Pourtant, à l’extérieur, la grande cage à vélos est vide. « Habituellement, quand on a une belle journée de printemps comme aujourd’hui, c’est plein ! », lance-t-il.

Avant la pandémie, 1500 employés travaillaient dans la tour de bureaux de 22 étages d’Hydro-Québec. Depuis un an, ils sont à peine une trentaine. Heureusement, les collègues de la sécurité de Jonathan Houle travaillent en chair et en os à ses côtés dans le poste de sécurité principal et dans le centre de contrôle du réseau.

Les agents sont aussi déployés sur la route pour surveiller les quelque 175 installations d’Hydro-Québec d’un territoire qui va de Mont-Laurier à Berthierville et qui couvre l’Outaouais.

« Au début de la pandémie, quand il y avait personne dans les rues, on se serait cru dans une réalité alternative de la série Black Mirror. »

— Jonathan Houle, agent de sécurité

Comme le Montréalais d’adoption a travaillé pendant trois ans à Sept-Îles à ses débuts chez Hydro-Québec, il a l’habitude de faire de la route sans croiser personne, souligne-t-il.

Contrairement à beaucoup de tours de bureaux du centre-ville, les agents de sécurité d’Hydro sont des employés de la société d’État et non d’une agence. Jonathan Houle travaille chez Hydro-Québec depuis 15 ans. « Le sentiment d’appartenance est très important. »

Jonathan Houle est fort heureux de ne pas être en télétravail. « Aller travailler est une sortie », dit-il.

« Je trouve cela désolant de voir le centre-ville et le Quartier des spectacles comme une zone sinistrée. »

— Jonathan Houle

Il s’ennuie de saluer les centaines d’employés qui se rendaient travailler au siège social d’Hydro-Québec chaque jour de la semaine avant la pandémie. « On se connaît pour la plupart par nos noms. On s’offre des desserts et on se raconte nos vacances. »

Forte demande

Les agents de sécurité sont très demandés depuis le début de la pandémie. Les offres d’emploi pullulent dans le profil LinkedIn de Jonathan Houle. « À chaque crise, le rôle des agents de sécurité est au premier plan. »

Jonathan Houle n’a pas connu la crise du verglas, mais il a été mis à contribution lors des inondations d’avril 2019. Il a passé deux semaines à surveiller la montée des eaux au barrage de la centrale de la Chute-Bell, sur la rivière Rouge. « Il y a quelques années, il a été décidé que les employés de la sécurité devaient être le plus polyvalents possible, explique-t-il. On peut être appelés à faire un paquet d’affaires. Au début de la pandémie, on a eu des responsabilités de coursier. »

Il y a 18 employés dans l’équipe de la sécurité de Jonathan Houle, dont 3 femmes. Lors de notre visite, sa collègue Corrine était en poste avec lui. Avant d’être engagée par Hydro-Québec il y a quatre mois, elle était agente correctionnelle. Elle étudie en criminologie à l’université.

Jonathan Houle nous fait visiter quelques étages. La cafétéria est vide et des chaises ont été aménagées pour que la haute direction puisse faire des réunions à distance. Le seul employé que nous croisons se trouve au parquet de transactions énergétiques. Plus haut, à l’étage de la haute direction, il n’y a personne pour admirer les tableaux des Jean Paul Lemieux, Jacques Hurtubise et Betty Goodwin.

Sur les postes de travail, on voit des photos de famille et des tasses de café. « C’est dans le même état que c’était il y a un an », dit Jonathan Houle.

Arpenter la ville endormie

Tout comme les tours de bureaux du centre-ville le jour, les rues de Montréal sont pratiquement inanimées la nuit. Surtout avec le couvre-feu.

La majorité des gens sur la route sont des policiers, des livreurs et des agents de sécurité.

À notre demande, la société GardaWorld nous a permis de suivre une patrouilleuse de nuit.

Madeleine Cyr a 22 ans. Elle travaille chez Garda depuis 2019, mais dorénavant à temps partiel le week-end – et de nuit –, car elle a commencé des études en psychologie à l’Université de Montréal. Avec son jeune âge et sa personnalité, à la fois extravertie, enjouée et douce, elle défait tous les stéréotypes qu’on peut se faire d’un agent de sécurité !

Notre rendez-vous est fixé avec elle à 22 h dans le quartier Griffintown. En raison du couvre-feu, les rues sont désertes. Au programme (pour les fins de notre reportage), une patrouille de trois lieux, soit une école, une banque et un édifice du centre-ville avec des bureaux aux étages et des commerces au sous-sol.

Habituellement, la jeune femme est plutôt affectée à la « patrouille d’alarme ». Elle est dépêchée dans des établissements dont l’alarme est déclenchée. Les soirs de tempête, elle est fort occupée. « À cause du vent, toutes les portes mal barrées ouvrent, lance-t-elle. Sinon, cela peut être un infrarouge dans une école comme un écureuil. »

Les nuits plus tranquilles, elle peut donner un coup de main aux patrouilleurs qui font des rondes (comme elle le fait avec nous), notamment quand il faut demander à une personne en situation d’itinérance de quitter l’entrée d’un guichet automatique. Dans ces cas-ci, Madeleine préconise une approche tout en douceur. « Dans 99 % des cas, cela se passe bien », dit-elle.

Dès qu’elle se sent mal à l’aise, Madeleine peut demander du renfort policier. « Je ne suis pas là pour jouer les héros. »

Une « mise à nuit »

« En temps normal, les terrasses seraient pleines », se désole Madeleine Cyr, alors que nous montons la rue Saint-Denis et que la soirée est très chaude pour le mois de mars.

Notre premier arrêt est dans une école du Plateau Mont-Royal pour une « mise à nuit ». Madeleine doit activer le système d’alarme. Or, une porte est restée ouverte à l’étage supérieur. Elle doit aller la verrouiller avant de sécuriser les lieux. Une fois de retour dans sa voiture, elle doit remplir un rapport.

Madeleine aime son travail, car aucun quart de nuit n’est prévisible. Sera-t-elle dépêchée sur un chantier de construction ? Dans un grand magasin ? Chaque nuit le dira. « Le salaire n’est pas à plaindre, ajoute-t-elle. Il y a une bonne relation avec mes coéquipiers et c’est un emploi vivant et en mouvement. »

Même pendant la pandémie, la Montréalaise adore parcourir sa ville de naissance en voiture pendant ses quarts de travail. Le centre-ville a beau avoir des airs « apocalyptiques », la jeune femme peut compter sur ses listes d’écoute R & B pour égayer sa conduite.

Depuis ses débuts chez Garda, Madeleine Cyr a eu des petites frousses (un écureuil mort dans une école), mais elle n’a jamais craint pour sa sécurité. « Il ne faut jamais se rendre là, dit-elle. Il faut reculer et demander de l’aide. » Merci à la technologie GPS, son superviseur (appelé inspecteur) sait toujours où elle est.

Notre deuxième arrêt sera dans une banque de la rue Sainte-Catherine où nous devons rester 15 minutes. Un collègue (employé de Garda depuis 15 ans) approche alors sa voiture à côté de celle de Madeleine pour jaser avec elle. Après cinq minutes, il doit se rendre dans un guichet automatique du Mile End – pour « une expulsion ». Juste avant, il était allé assister une collègue pour un cas de porte ouverte dans une brasserie du centre-ville.

« C’est plaisant de croiser un collègue », dit Madeleine Cyr.

Pour sa part, elle doit ensuite se rendre dans une tour de bureaux. Un gardien est à l’entrée, mais Madeleine doit aller faire une ronde au sous-sol (dans le Montréal souterrain) où il y a des magasins et des salles de toilettes. Tout est beau. Mais ce que c’est étrange de voir le centre-ville aussi endormi…

« J’adore les gens »

Madeleine a à la fois terminé ses études collégiales et entamé ses études universitaires à distance en pleine pandémie. Pourquoi la psychologie ? « J’adore les gens et la relation d’aide. »

Madeleine vit avec son copain dans un appartement du Quartier gai. Elle a hâte que le centre-ville redevienne animé comme avant avec des spectacles sur la place des Festivals.

Son amoureux, Madeleine l’a rencontré chez… Garda ! « À ma première journée de formation, c’est lui qui m’a formée, raconte-t-elle, les yeux brillants. C’était plus mignon qu’une rencontre sur Tinder. »

Forte demande pour le métier

C’est le Bureau de la sécurité privée (BSP) qui gère les permis de gardiennage. Il faut suivre une formation de 70 heures pour obtenir un permis ordinaire et environ 35 000 personnes en sont titulaires au Québec. Depuis la création du BSP en 2010, la Loi sur la sécurité privée lui permet d’accorder des permis temporaires d’agent dans des cas exceptionnels, dont une pandémie, explique Claude Paul-Hus, directeur général du BSP. En mars 2020, au début de la pandémie, le BSP a fait un appel au public pour combler le grand besoin d’agents de sécurité partout au Québec. Le BSP a fait valoir qu’il fallait protéger les « anges gardiens » du secteur de la santé. Le Bureau de la sécurité privée a accordé plus de 14 000 permis temporaires de gardiennage depuis mars 2020 (dont 8000 sont toujours actifs). Ceux-ci sont d’une durée de quatre mois et sont renouvelables.

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