Loud

Donner au suivant

Hip-hop
Aucune promesse
Loud
Joy Ride Records

Le photographe amorce sa séance en indiquant à son sujet, sans ironie, qu’il ne devrait surtout pas se sentir obligé de sourire. Ce qui a pour conséquence, contre toute attente, de faire sourire Loud – un petit sourire, s’entend, mais un sourire quand même. Franche rencontre avec un rappeur beaucoup moins taciturne que ce que colporte la rumeur, à l’occasion de la sortie d’Aucune promesse, troisième album sur lequel il réfléchit déjà à son legs, intime et artistique.

Il y a 10 ans, sur Gullywood, album de la révélation pour LLA, Loud rêvait d’un jour avoir de la « James Hyndman money », comprendre : beaucoup de fric. Le fantasme n’en est plus un : une décennie plus tard, le MC possède, pour vrai, ce genre de moyens, heureux bénéfice d’un succès inédit dans l’histoire du hip-hop québécois.

Mais plutôt que de simplement s’en vanter, le trentenaire se demande sur la première pièce de son troisième album, Aucune promesse, comment devenir un bon pourvoyeur pour ses proches : « Mon père, c’était un provider, ma mère, c’était une provider / Ils m’ont vêtu été comme hiver jusqu’à mes 22 / Y m’ont prouvé qu’on pouvait tout faire tant qu’on travaille dur / Si un jour je suis père à mon tour, je pourrais pas faire mieux ».

« C’est ma famille qui m’a appris qu’on ne peut pas prendre soin que de soi », confie en entrevue le fils, aujourd’hui âgé de 34 ans.

Puis, c’est la voix de Sans Pression, parmi les pères du rap québ moderne, que l’on entend après le premier couplet : « Moi je trouve que j’ai beaucoup vieilli, know I’m sayin. La maturité, know I’m sayin », dit-il dans un extrait d’une entrevue accordée en 2003 à la sortie du deuxième album de SP, Répliques aux offusqués.

Devrait-on en conclure qu’Aucune promesse est, pour Loudmouth, le proverbial album de la maturité ? Chose certaine : Aucune promesse est l’album sur lequel Simon Cliche Trudeau troque le plus la forfanterie contre une étonnante vulnérabilité, en mesurant le va-tout qu’il a joué lorsqu’il s’est engagé tête baissée dans le rap jeu. Le lieu où il avait donné rendez-vous aux médias jeudi – le toit de l’hôtel Monville – ne pourrait être plus symbolique : l’homme a commencé au bas, le voici maintenant au sommet de Montréal.

« Gullywood m’a sauvé, j’étais en détresse », laisse-t-il même tomber dans Hold up. En détresse, vraiment ? « J’étais à la croisée des chemins, oui. Je n’avais rien bâti d’autre », se rappelle l’orgueil d’Ahuntsic-Cartierville qui, pour contenter ses parents, s’est tapé sans conviction une session de cégep en gestion de commerce et une autre en design graphique (ou quelque chose du genre).

« J’allais à l’école juste pour ne pas les décevoir. Dans ma tête, je savais déjà où je m’en allais, mais il n’y avait pas de garantie que ça allait fonctionner. Il y a pire dans la vie, mais il y a une angoisse qui vient avec le gamble de choisir la vie d’artiste. »

— Loud

Pas une diva

Autre leitmotiv d’Aucune promesse : l’indifférence de Loud face à l’intérêt que lui témoignent les radios commerciales et la télé depuis que les entêtantes premières notes de Toutes les femmes savent danser, son tube absolu, ont littéralement phagocyté les ondes, au point que son auteur, sans considérer cette chanson comme un faux pas, n’est « juste plus capable de l’entendre ».

« Mon malaise n’est pas avec le succès, mais avec ce que ça veut dire d’avoir un succès populaire dans l’industrie québécoise », poursuit-il en regrettant le manque de sérieux avec lequel sont encore considérés les artistes appartenant à des niches.

S’il n’avait pas l’air spécialement ému lorsqu’il a reçu des Félix, c’est tout simplement que ces récompenses ne l’émeuvent pas. « Ça ne m’émeut pas, non, mais je ne vais pas faire l’hypocrite et dire que je suis contre les galas. On s’est inscrits, oui, mais il y a aussi un côté politique à tout ça, comme il y a un côté politique à faire des entrevues. Il faut que je coexiste avec les autres. Je ne veux pas avoir l’air d’une diva. » Vous ne verrez donc pas Loud à Sucré salé à l’été.

« Je ne vais pas aller à Sucré salé pour que Guy Jodoin tourne sa casquette sur le côté et qu’on fasse semblant que les choses ont avancé pour le rap québécois, lorsque dans le fond, quand on participe à tout ça, on fait régresser le rap québécois, parce qu’on le ridiculise. C’est le côté jokey qui ressort toujours dans certains médias et ça ne représente pas pantoute le vibe du rap à Montréal. »

— Loud

Ne pas se défiler

Bien qu’il se plie au jeu de l’entrevue davantage par obligation que par plaisir, Loud n’est pas du tout le personnage laconique et impassible que sa réputation a cristallisé. Il semble même un peu triste que Ginette Reno, dans un récent entretien accordé à La Presse, ait regretté que son cadet soit demeuré presque muet durant le tournage de leurs publicités d’Uber Eats. S’il a été aussi silencieux, c’est qu’il préférait écouter les anecdotes que la vénérable chanteuse avait à raconter.

Le rappeur ne se défile pas au moment d’évoquer la participation à Aucune promesse de White-B, le temps d’un verse enregistré, in extremis, une semaine avant qu’il entre en prison en février, une peine à laquelle s’est ajoutée en avril une autre condamnation pour avoir pointé une arme à feu sur un travailleur de la construction. Ce choix, Loud l’a fait sans ignorer que son compatriote d’étiquette de disques passerait de l’autre côté des barreaux. Explication simple : « 5SANG14 et White-B en solo, c’est ce qui se fait de plus intéressant sur la scène d’ici. »

« Il est responsable de ce qui lui arrive et je trouve ça malheureux pour sa carrière, parce que ça le ralentit. Mais ce serait hypocrite pour moi de me dissocier de lui quand il fait face à ça alors que je voulais travailler avec lui depuis longtemps. »

— Loud

S’acquitter de sa dette

Certains l’accuseront sans doute de se dédouaner à peu de frais, mais personne ne pourra reprocher à Loud de ne pas prendre fait et cause pour dénoncer un fléau affligeant la communauté ayant donné naissance à la culture hip-hop, celui du racisme systémique.

Il raconte dans Win Win avoir un jour été arrêté dans son école secondaire, un épisode à propos duquel il préfère ne pas entrer dans les détails, moins par pudeur que pour mettre l’accent sur le deux poids, deux mesures : « J’étais pas blanc comme neige, mais j’étais blanc comme privilège », rappe-t-il.

« Pour quelqu’un d’autre, cette situation-là aurait pu laisser une trace dans son dossier. Un truc anodin dans ma vie à moi aurait pu faire basculer celle d’un autre, l’envoyer en centre jeunesse. »

— Loud

Ce genre de prise de parole demeure délicate – White Privilege II de Macklemore, quelqu’un ? –, mais il importait à Loud de s’acquitter de sa dette envers les bâtisseurs du rap québécois, dont Imposs de Muzion, à ses côtés sur Win Win, avec le jeune Raccoon. À l’été 2020, après la mort de George Floyd, il a fait un don de 56 000 $ à divers organismes oxygénant la vie des communautés noires à Montréal. Un geste pour lequel il aura à la fois été applaudi et taxé d’opportunisme.

« Dans ces cas-là, c’est damned if you do, damned if you don’t, mais la meilleure chose, si quelque chose te tient à cœur, ça reste de t’impliquer. Dans ce contexte-là, j’avais l’impression que ça me concernait personnellement et j’avais envie de passer un message clair. Je commence de plus en plus à penser à mon héritage et je ne veux pas être celui qui a tout pris, mais qui n’a rien laissé », ajoute Loud.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.