Montréal

Les réfugiés
du froid

Le froid tue encore à Montréal. Au cœur de la semaine la plus froide de l’hiver, La Presse a passé trois jours à la Mission St-Michael, un refuge aménagé depuis 1950 dans le sous-sol d’une église, à l’angle de l’avenue du Président-Kennedy et de la rue Saint-Urbain, à Montréal. UN DOSSIER DE SUZANNE COLPRON

« Pire que pire »

« C’est pas une halte-chaleur, c’est une halte-congélateur ! », lance Linda Leclerc, une « cliente » qui a choisi de passer la nuit au refuge de la Mission St-Michael pour échapper au froid sibérien qui s’est abattu sur la métropole.

Mais même à l’intérieur, il ne fait pas chaud. Dans la grande pièce qui accueille une quarantaine de clients ce soir-là, le mercure n’atteint même pas les 17 °C. Certains sans-abri sont venus pour la nuit. D’autres ne font que passer. Ils viennent manger une soupe, regarder le film projeté sur une bande de tissu tendue au mur, se réchauffer un peu ou tromper l’ennui.

Linda Leclerc n’est pas une habituée du refuge. Mais ce soir, son mari, Hervé St-Amand, et elle trouvent qu’à -20 °C, il fait trop froid pour dormir dans l’auto.

« Ça fait presque un an qu’on dort dans la voiture », dit-elle, comme si c’était normal.

« Quand j’ai connu mon mari, j’avais mon logement. Il est venu rester avec moi. Mais j’ai fait des gaffes, ça nous a ruinés. »

L’itinérance a plus d’un visage. Il y a des gens vraiment poqués, souvent victimes de l’alcool, de la drogue, de problèmes de santé mentale, ou un peu de tout cela. Mais il y en a d’autres qui ont plutôt perdu pied et qui tentent plus ou moins bien de reprendre le contrôle de leur vie.

Dans la salle du sous-sol de l’église, les murs ont été peints en gris l’été dernier par un muraliste autochtone mexicain. Il y a des hommes qui sont repliés sur eux-mêmes, d’autres qui cherchent le sommeil, la tête appuyée sur la table. Près de la porte, où se tient un gardien de sécurité, une femme vêtue d’un long manteau de fourrure semble attendre qu’on vienne la chercher avec ses quatre grosses valises. « J’aime bien venir ici occasionnellement. Je sais que c’est en majorité des hommes, mais c’est parce que, de toute façon, il y a une partie professionnelle qui vient ici… dit-elle dans un délire serein. On espère que ça va s’arranger pour le mieux. »

Il y a aussi Pierre Nadeau, 68 ans, un « enfant de Duplessis », qui transporte dans un sac trois livres sur l’histoire et l’architecture.

« Je suis ici parce que je veux bien et que je me sens bien parmi les gens de la rue. Un propriétaire m’a fait vivre six ans dans les punaises. À un moment donné, j’ai craqué. J’en pouvais plus. Je sautais deux pieds dans mon lit. J’ai dit : ça n’a pas de sens. J’ai pogné mon argent, je l’ai mis à la caisse. »

— Pierre Nadeau, 68 ans

Une équipe héroïque

Ce refuge, malgré les efforts héroïques de sa petite équipe, est vraiment un service d’urgence. Il n’y a pas de lits. Les clients qui décident d’y passer la nuit dorment assis sur des chaises. C’est ce qu’on appelle une halte-chaleur transformée en refuge 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant la période hivernale, pour répondre aux besoins les plus pressants.

Mais comment se fait-il qu’on soit si mal préparé alors que tout le monde sait que les sans-abri, plus nombreux depuis la pandémie, sont plus à risque d’attraper la COVID-19 et que l’hiver de Montréal n’est pas celui de Miami ?

« Cette année, c’était pire que pire », déplore Chantal Laferrière, directrice depuis deux ans de la Mission St-Michael.

« L’hiver arrive toutes les années. Moi, j’ai eu ma réponse au projet halte-chaleur seulement une semaine avant le 1er décembre. Je ne pouvais pas ouvrir à une semaine d’avis. Franchement, en pleine pandémie, que tu ne sois pas capable de planifier les mesures hivernales, c’est scandaleux. »

— Chantal Laferrière, directrice de la Mission St-Michael

Mme Laferrière est d’ailleurs pas mal sceptique quant à la disponibilité de 1500 lits pour les sans-abri, à Montréal, en plus des 300 lits aménagés au stade de soccer pour les cas positifs. S’il y avait tant de lits, elle ne serait certainement pas obligée d’accueillir des gens sur une chaise.

« Ce n’est pas vrai qu’il y a 1500 places, martèle-t-elle. Je ne sais pas où la mairesse [Valérie] Plante les a trouvées. Mais je sais qu’il en manque. Ça n’a aucun sens. Il y a toujours des éclosions, quelque chose de fermé. Peut-être qu’en théorie, il y a 1500 places, mais dans les faits, il y en a entre 500 et 750. Toutes les ressources essaient de faire plus de place pour aider plus de gens. »

Le DHoracio Arruda, ex-directeur national de santé publique, a été clair avant de quitter ses fonctions, le 10 janvier : il faut augmenter la capacité d’accueil des refuges pour que « personne ne soit contraint de coucher dehors par ces froids extrêmes ». Pourtant, un sans-abri de 74 ans est mort gelé le soir même. On l’a trouvé dans un campement entre la rue Saint-Jacques et l’autoroute 20.

« Quand c’est rendu que la Ville dit aux gens d’aller se réchauffer dans le métro, c’est qu’on a fait le tour de tout. »

— Pascal Vanasse, infirmier auxiliaire et coordonnateur à la Mission St-Michael

Les miracles de Lais

Si les « clients » de ce refuge dorment mal, ils mangent bien.

La cuisinière, Lais Ernesti, d’origine brésilienne, fait des miracles. De 7 h à 14 h, du lundi au vendredi, elle prépare le petit-déjeuner et le dîner à partir d’aliments provenant de Moisson Montréal, de restaurants et du supermarché bio Avril. Parfois, elle laisse une soupe pour le soir ou un plat de pâtes.

Le déjeuner est servi à 8 h 15. Au menu, jeudi matin, des sandwichs donnés par Starbucks, un bol de fromage cottage avec des fraises et une orange.

« J’ai étudié la gastronomie et j’ai travaillé dans quelques restaurants », explique Lais Ernesti, dans sa cuisine… à aire ouverte.

« Mais ici, c’est vraiment mieux que de travailler dans un restaurant parce que, pour moi, faire la nourriture, préparer les repas pour les gens, c’est donner de l’amour. Ici, c’est la meilleure place pour faire ça parce que les gens ont besoin d’amour. »

— Lais Ernesti, cuisinière

« Il y a des gens qui viennent me dire merci tous les jours, qui connaissent mon nom. Ça, c’est la meilleure chose pour moi », confie la cuisinière.

Lais n’arrête pas. Après le petit-déjeuner, c’est la collation, des biscuits et du jus ce jour-là, puis le dîner. De 50 à 70 couverts sont servis, matin, midi et soir. Des « clients » se font apporter des assiettes dehors faute de places à l’intérieur. « Aujourd’hui, je vais préparer des patates pilées avec un ragoût de viande, des légumes et une salade », précise-t-elle, en faisant cuire du bœuf haché.

Deux jours par semaine, mardi et jeudi, Rosalie, 71 ans, une enseignante à la retraite, vient lui donner un coup de main. Elle connaît tous les habitués de ce refuge par leur prénom, prend le temps de les écouter, de parler avec eux.

« Je regarde le monde et je vois le bien », dit-elle derrière son masque N95, le regard plein de compassion.

« On fait ce qu’on peut »

En plus des repas, les utilisateurs peuvent prendre une douche, recevoir des vêtements, des conseils, de l’aide, des soins infirmiers. Le local n’est pas très grand, mais il contient, outre quelques bureaux, dont celui de la directrice aménagée sous les marches de l’église (dans un ancien dépôt), un garde-manger et un entrepôt où sont empilés des chaussettes, des bottes et des chaussures, des oreillers offerts par un hôtel, de la nourriture et de l’équipement de protection individuelle.

« On fait ce qu’on peut », note la directrice, Chantal Laferrière, qui déborde d’énergie et de projets.

« Nous, nos clients, c’est ceux qui sont dehors, ceux qui ont des campements, ceux qui ne veulent rien savoir des autres ressources. Nous, on est ouverts, on ne pose pas de questions, on ne fiche pas nos clients. On est une bête différente qui met l’humain au centre de ses actions. »

— Chantal Laferrière, directrice de la Mission St-Michael

Louis St-Germain, superviseur de soir depuis quelques mois, est d’accord. Debout dans les marches qui mènent à la porte, il gère le trafic et les demandes de transfert vers des ressources qui ont des lits.

« C’est super rock’n’roll, lance-t-il. Il y a bien de l’action, des choses à faire, du monde à aider. C’est vraiment une belle place, les gens sont traités comme des êtres humains et non pas des numéros. On fait ce qu’on peut. On accepte les gens comme ils viennent. On fait du mieux qu’on peut pour les aider. »

6000

Nombre de personnes en situation d’itinérance à Montréal, selon une estimation de la Ville de Montréal en septembre 2020. Le dernier dénombrement officiel, réalisé en 2018, faisait état d’environ 3000 personnes. « C’est difficile de donner des chiffres, mais ce qui est certain, c’est qu’on sous-estime largement l’ampleur de l’itinérance à Montréal », affirme Annie Savage, directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal. « Il faut absolument essayer d’élargir un peu notre définition de ce qu’est une situation d’itinérance. »

Un toit à l’aréna

Le refuge du CARE dans l’ancien aréna du YMCA permet à des sans-abri de trouver un gîte semi-permanent. Mais même après avoir doublé sa capacité d’accueil, le refuge peine à répondre à la demande.

Avec les besoins criants liés à la pandémie, la demande au CARE, refuge d’urgence qui s’occupait d’une quarantaine de sans-abri, a explosé.

« On était une dizaine de bénévoles, il n’y avait pas d’employés », explique le directeur du refuge, Michel Monette, qui se remet péniblement de la COVID-19. « Avec la pandémie, on est passés à 230 employés, 3 refuges et 300 personnes en itinérance. »

En plus de son premier local, rue Ontario Est, l’organisme occupe l’Auberge Royal Versailles, près du Stade olympique, et les anciens locaux du YMCA, rue Hochelaga, de façon temporaire. La Presse a visité l’ancien aréna du « Y », où se dressent des dizaines de cubicules, séparés les uns des autres par des cloisons en bois recouvertes de plastique.

« On est en éclosion. Les personnes positives vont en isolement, et on garde leur lit en attendant. On ne peut pas recevoir d’autres personnes, on refuse des gens », explique M. Monette.

« Avec les mesures prises par la Ville en zone rouge, ça devrait aider. Mais pourquoi avoir attendu qu’il y ait un mort pour agir ? C’est ça qui est frustrant. »

— Michel Monette, directeur général de CARE Montréal

La capacité de l’ancien aréna a été doublée en une nuit, à la mi-décembre, devant l’urgence de la situation. « On est venus travailler à 3 h du matin pour tout vider », raconte Vincent Ozrout, que les « clients » reconnaissent à son chapeau de cowboy en cuir. « On voulait que les travailleurs puissent faire ça le plus vite possible pour que les gens ne soient pas mal pris. »

En temps normal, Vincent Ozrout est chef d’équipe pour une brigade de médiation sociocommunautaire de CARE, chargée de faire le lien entre le site de l’Auberge Royal Versailles, le public et les commerçants. Mais à présent, il fait les cent pas dans l’ancien aréna du « Y », où il a repris du service comme intervenant.

« On a 35 % de notre personnel qui est tombé au combat », fait-il savoir en circulant dans les allées où plusieurs « pensionnaires » dorment encore la tête enfouie sous les couvertures.

Réservation requise

Ici, il faut réserver le matin pour s’assurer d’avoir une place et s’enregistrer en après-midi.

Les usagers vivent à l’aréna un peu comme à l’hôtel… ou presque, de façon semi-permanente. Leur cubicule est pourvu d’un lit de camp, d’une table et d’une chaise pliante. Certains contiennent le strict minimum. D’autres sont tapissés d’objets personnels : théière, toutous, thermomètre, serviettes, instrument de musique, poids et haltères…

Des vérifications sont faites à heure fixe – 21 h, minuit, 3 h et 5 h – pour s’assurer qu’ils sont bien là. On ne voudrait pas priver d’autres personnes d’un lit alors qu’il en manque tant. Une trentaine de chaises ont été ajoutées pour accueillir des « clients » assis pendant la nuit.

« On leur demande de se limiter à trois sacs et que ça ait l’air rangé, indique Vincent Ozrout. Il y a des considérations de petites bestioles aussi. La structure est en bois, et les punaises de lit aiment beaucoup le bois. Ça leur offre plein d’espace où ils peuvent se planquer le jour quand il y a de la lumière. »

« J’avais ça à vivre »

Richard Malbœuf, 63 ans, occupe un espace depuis le 3 décembre. « Avant, j’étais à la Maison du Père, dit-il. On est super bien ici. Moi, j’adore ça ici. Je suis allé acheter mes affaires chez Dollarama. »

Il ajoute que ça fait un an qu’il est dans la rue.

« C’est un vécu. Ça fait partie de la vie. J’avais ça à vivre », dit-il.

« Un moment donné, je voyais des itinérants : qu’est-ce qu’ils font dehors ? Asteure, je ne les juge plus. Je sais comment ils vivent, je sais comment ça marche. Tu sais, il faut que tu le vives pour le savoir. C’est en plein ça. »

— Richard Malbœuf, qui vit dans la rue depuis un an

Plus loin, André, 57 ans, occupe son petit espace depuis deux mois. Il nettoyait son matelas quand nous sommes passés.

« Je me suis tout fait voler : carte d’assurance maladie, permis de conduire, carte bancaire, énumère-t-il. C’est à cause d’un divorce, j’ai tout perdu. Je gagnais 60 000 $ nets par année, maison, piscine creusée, deux enfants. Ce n’est pas facile. Des fois, c’est décourageant. Mais je garde la tête en dehors de l’eau. »

Sans distinction

La majorité des usagers sont des hommes, mais une allée est réservée aux femmes, et une autre, aux couples. Des cubicules ont aussi été construits dans le bâtiment principal du YMCA, où travaille l’intervenante Carine Brunelle.

« Il y a beaucoup de ressources qui sont pour femmes seulement, femmes en bas de 30 ans, LGBTQ+, hommes à partir de tel âge, hommes en bas de tel âge, explique-t-elle. Ici, c’est sans distinction. Ce que le directeur général a tout le temps dit, c’est que tu dois être un humain ou accompagné d’un être humain. Si tu viens avec un chien, on va regarder dans quel état est ton pitou. Si tu as de la difficulté à en prendre soin, on va peut-être essayer de te refiler un coup de main. »

Plusieurs des personnes dont elle s’occupe ont des problèmes de santé mentale, mais les listes d’attente pour obtenir une consultation sont interminables, déplore-t-elle. « Je me cogne le nez à des portes fermées. On me dit : “Je suis désolée, j’ai une liste de six mois, mais elle est fermée. Rappelle-moi dans six mois pour que je te mette sur une liste d’attente…” »

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