DaHeala

Le Gatinois complice de The Weeknd

Si vous avez dansé sur une chanson de The Weeknd ces dernières années (dont Blindind Lights, numéro un de tous les temps, selon le Billboard), vous pouvez remercier le beatmaker originaire de Gatineau DaHeala. Proche collaborateur de la superstar torontoise depuis son premier succès, Jason Quenneville, de son vrai nom, œuvre « derrière le rideau ». Nommé aux prix Grammy, aux American Music Awards et même aux Oscars, le Québécois établi à Los Angeles fait sa marque à l’international, tout en étant quasi inconnu ici. La Presse lui a parlé.

À quel moment et dans quel contexte est arrivée la rencontre avec Abel Tesfaye (alias The Weeknd), qui a transformé votre carrière ?

J’avais à peu près 13 ans quand j’ai découvert le hip-hop. J’ai commencé à fréquenter une maison de jeunes à Gatineau, elle m’a donné accès à un ordinateur, et j’ai téléchargé des programmes pour créer de la musique. J’ai commencé comme DJ, et vers 2003, je suis devenu beatmaker. J’ai rencontré mon pote Kareem [le rappeur montréalais], avec qui je suis ami à vie, qui m’a présenté à DTRACK, qui m’a présenté à un autre gars, qui m’a présenté à un autre… Ils m’ont présenté à Massari [le chanteur R & B], et là, ma carrière a vraiment commencé. J’ai eu mon premier single à la radio. C’était le plus gros album sur lequel j’avais travaillé. En 2007, j’ai travaillé avec Belly, qui fait beaucoup de featuring avec des Américains. En 2009, on a fait la chanson Hot Girl et Belly a décidé de mettre Snoop Dog sur la chanson. C’était une grosse affaire. […] En 2011, à 29 ans, on m’a proposé de déménager à Toronto. C’est là que j’ai rencontré Abel. On traînait toujours tous ensemble, on faisait le party, tout ça. Vers 2012, j’en avais marre de la musique, je voulais tout arrêter et me trouver un 9 à 5, parce que ça ne payait pas assez. J’étais sur le bord d’arrêter, mais mon manager m’a dit de lui donner un an de ma vie et que j’allais être content de ne pas avoir arrêté. Et à moment, en 2013, Abel m’a contacté et je me suis retrouvé en Floride à faire de la musique avec The Weeknd ! Mon parcours a été un peu rough, mais chaque instant a été nécessaire pour me rendre où je suis.

À partir de cette première collaboration, Abel a-t-il continué de faire appel à vous.

Oui. Après 2013, on a voyagé : j’ai fait le tour de l’Europe en tournée avec lui, alors que je n’étais jamais parti d’Amérique du Nord. Abel a sorti Kiss Land [album sur lequel DaHeala a coécrit et coréalisé toutes les chansons]. Ensuite, on s’est mis à travailler ensemble sur la création du deuxième album. On a commencé à travailler avec plein de gens, de gros noms. C’était le top des tops pour moi, c’était vraiment une grosse opportunité. À ce jour, j’ai encore de la misère à comprendre tout ce qui s’est passé. À l’époque, on vivait pratiquement dans un hôtel de Los Angeles. C’était les tout débuts du succès. C’était juste lui et moi. Ça a vraiment forgé mon caractère.

Tout ça a fini par vous mener jusqu’aux Oscars et aux prix Grammy…

Un matin, [Abel] m’a envoyé un texto pour que je le rejoigne. J’avais des speakers, je faisais mon set-up dans sa chambre d’hôtel. On a commencé à bosser sur un son qui est devenu Earned It, pour le film Fifty Shades [of Grey], qui a été nommé aux Oscars éventuellement. Qui a complètement révolutionné ma vie. Ça n’était comme rien d’autre. Un Gatinois qui est nommé aux Oscars, ce n’est pas quelque chose que tu entends souvent ! J’adore Gatineau, je l’ai à cœur, mais il n’y a rien là-bas ! Et là, tu te retrouves aux Oscars et il y a Sylvester Stallone assis devant toi et Chris Rock à côté ! Puis, quand [Beauty Behind the Madness, 2015] est sorti, avec Can’t Feel My Face, ça a battu des records. Il y a eu les Grammy et toutes sortes de reconnaissances. Ç’a été un des grands albums de son époque. Ça a fait en sorte qu’il a été reconnu dans sa carrière, et moi aussi dans la mienne.

L’album After Hours, le plus grand succès de The Weeknd, a suivi ensuite. Parlez-moi de sa création.

Après l’EP My Dear Melancoly, est venu le temps de commencer l’album suivant. Starboy (2016), c’était cool, je peux dire que j’ai une chanson avec Daft Punk, mais je n’étais pas impliqué de la même façon. C’était moins personnel pour moi. Avec After Hours, les vraies choses ont commencé. Il fallait créer un album comme nul autre. Il fallait changer la façon dont les gens entendent la musique. On avait une vision de grandeur. Ça a pris deux ans pour le créer, et quand il est sorti [en 2020], on avait la chanson Blinding Lights, qui est le plus gros hit du top 100 de tous les temps selon Billboard. After Hours a été toute une expérience. […] Depuis, j’ai pris un peu de recul. J’en suis là, en train de sortir de cette pause, où je me suis demandé ce que je faisais ensuite. L’album Dawn FM est sorti. Abel m’a appelé l’an passé pour aller en studio. On a bossé pendant 30 minutes et ça a donné Best Friends ! Il a continué à travailler sur son album et je suis retourné à ma période de ressourcement.

Vous avez aussi des crédits d’auteur sur plusieurs chansons. Est-ce que c’est quelque chose que vous faites depuis longtemps, écrire ?

Je me suis improvisé auteur à force d’être dans des sessions ! Par exemple, pour Blinding Lights, on était Abel, Belly et moi, à New York, avec Max Martin dans une autre salle qui faisait le recording d’Abel pour créer une maquette. Au départ, c’était une pub de Mercedes et c’est devenu ce que c’est devenu par hasard. J’étais là pendant qu’ils travaillaient les paroles. J’ai balancé des idées et certaines ont collé. Je me suis essayé comme écrivain et ça a fonctionné ! Il faut juste essayer. Le pire qui peut arriver dans ta vie, c’est que ça fonctionne.

Vous avez également travaillé avec Future, Halsey, Lil Uzi Vert, Rick Ross et d’autres. Mais c’est votre collaboration avec The Weeknd qui est la plus centrale à votre carrière. Qu’est-ce qui fait que ça fonctionne si bien ?

J’aime croire que c’est une question de personnalité et de caractère. On a vécu des expériences un peu similaires, donc on se comprend. On a été élevés par des mères de famille monoparentale. On est deux Canadiens et ça explique beaucoup. L’hiver laisse une empreinte pas possible sur les artistes canadiens. Aussi, au Canada, au Québec, on est des gens respectueux. L’interaction entre Abel et moi a toujours été dans le respect. On est des gens comme tout le monde, on est groundés, les deux pieds sur terre, sans jamais oublier d’où on vient. […] Pour être créatif avec quelqu’un, que ce soit avec lui ou n’importe qui d’autre, en tant que réalisateur, je dois trouver comment créer un confort pour que l’artiste relâche toutes ses émotions. C’est vraiment personnel, c’est comme une séance de thérapie de faire de la musique en studio avec un réalisateur. On ne s’ouvre pas de la même manière qu’on le ferait en public. Et c’est mon devoir de noter la mélodie, le feeling, l’inspiration et de la rendre en musique.

Vous démontrez clairement cette fierté de là où vous venez, vous semblez garder un lien avec Gatineau. D’ailleurs, le compte de la Ville est le seul compte que vous suivez sur Twitter…

Je les ai suivis récemment ! Je suis Gatinois, j’ai toujours voulu que ma propre ville me reconnaisse d’une façon ou d’une autre. J’ai formulé mon intention pour que ça arrive. Je disais justement à mon pote Kareem que j’aimerais ça qu’à Gatineau, on me mentionne dans le journal, quelque chose comme ça !

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.