Manuel Mathieu à la galerie Hugues Charbonneau

La mélancolie des racines

Pour ses 10 ans et l’inauguration de nouveaux locaux, la galerie Hugues Charbonneau expose une quinzaine d’œuvres récentes de Manuel Mathieu, le peintre montréalais d’origine haïtienne si acclamé à l’étranger. On y décèle le vécu de son pays natal, des épreuves à la résilience. Et ce talent singulier qu’il a de créer de la valeur avec spontanéité et ce souci sacré d’honorer ses racines et la beauté de la vie.

Cela prenait un évènement pour marquer les 10 ans de la galerie Hugues Charbonneau. Les foudres du ciel ont failli damer le pion à Manuel Mathieu. La veille de la visite de presse, mercredi, les violentes averses qui se sont abattues sur la métropole ont provoqué de telles accumulations d’eau sur le toit du Belgo – l’édifice où se trouve la galerie – qu’il a fallu une intervention du galeriste, de l’artiste et de bénévoles pour empêcher un désastre dans les galeries d’art, notamment la dégradation de nombreuses œuvres d’art. « On a dû briser une partie du plafond pour faire écouler l’eau, sinon tout aurait pu s’effondrer », explique Hugues Charbonneau.

Après avoir tout nettoyé pendant la nuit et tôt le matin, le galeriste a pu accueillir les médias pour cette expo de Manuel Mathieu qui évoque la mélancolie et les épreuves de la vie. La réalité avait rattrapé le thème de son nouveau corpus ! Élaborée au cours des six derniers mois, cette production spectaculaire comblera les amateurs de cet artiste à la solide reconnaissance internationale. De la Chine à Londres en passant par les États-Unis.

Avec ses teintes violacées du deuil et ses yeux de chien battu qui vous fixent au cœur d’un cadre rappelant l’image photographique, la toile Dear mélancolie (au bilinguisme affirmé) a été le point de départ de sa nouvelle série. « Quand je l’ai créée dans mon atelier, j’y ai vu beaucoup de mélancolie, dit l’artiste de 35 ans. Je vivais des émotions qui s’apparentaient à de la mélancolie. On sort un peu de la pandémie et je sens qu’il y a une odeur dans l’air, comme si on revenait à une certaine normalité. Je me suis mis alors à creuser ce thème de la mélancolie. »

On retrouve la patte singulière de Manuel Mathieu, ses mélanges de teintes qui donnent à ses grands tableaux les savants dégradés et la richesse sensuelle de sa peinture. Avec de nouvelles associations massives de pigments, donnant une épaisseur sculpturale, comme dans la toile OBE. Une épaisseur qu’il décline aussi avec de doux effets d’aquarelle dans Suspended Time, qui fait allusion à la confrontation entre l’action et ces moments où le temps semble suspendu. Comme lorsque Manuel Mathieu construit et déconstruit son tableau dans sa tête, dans une sorte de confrontation et de défi.

Nous avons bien aimé son utilisation renouvelée de textiles brûlés dans Lit étoilé. Il y combine son goût pour de riches textures à un véritable travail géomorphologique sur la surface de la toile au moyen d’un drapé calciné. Une peinture suggérant la rêverie de l’artiste couché dans un lit et regardant les étoiles. Et son humeur poétique au quotidien. Son texte Dear mélancolie, présenté à l’entrée de l’exposition, en témoigne. « On me dit très groundé, mais j’ai aussi la tête dans les étoiles », dit-il.

Essais sculpturaux

Manuel Mathieu expose aussi – pour la première fois à Montréal – quelques-uns de ses essais sculpturaux qui l’ont fait connaître en Allemagne. Des têtes difformes en céramique émaillée, placées sur des stèles constituées de matériaux de construction et qui émergent d’une flaque de silicone. L’œil du massif est ainsi une sorte de montagne humanisée, fragile et forte en même temps, à l’image de son île natale. « Ses œuvres sont comme des ecchymoses, dit Hugues Charbonneau. Elles peuvent repousser, mais, en même temps, elles expriment la beauté de la vie, notre mutation, notre transformation constante. »

L’expo comprend aussi un carreau de mosaïque qui donne une idée de son installation Le mont habité, qu’il va réaliser dans un couloir de la station de métro Édouard-Montpetit du Réseau express métropolitain (REM), d’ici 2024.

S’intéressant depuis quelque temps aux fontaines publiques, il compte bien en visiter en Europe. Il part en effet ces jours-ci en résidence artistique pour six mois à Paris. Invité par la fondation Art Explora, il élaborera Recueil2, son deuxième recueil de dessins, à paraître en 2023. Tout en faisant des allers-retours à Montréal pour son œuvre du REM...

Manuel Mathieu : Dear mélancolie, à la galerie Hugues Charbonneau, jusqu’au 22 octobre

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