La Presse au Qatar

Les Canadiens « fiers » et « frustrés »

Doha — Il existe des défaites morales. Celle-ci n’en fut pas une. Ce fut un revers cruel, de 1-0, contre une équipe d’élite, classée deuxième au monde. Ça pince d’autant plus que les Canadiens ont surplombé les Belges pendant presque toute la rencontre.

« Nous pouvons tous être fiers, mais en même temps, nous sommes frustrés », a révélé le défenseur Alistair Johnston. « Nous avons l’impression d’avoir laissé des points sur le terrain. »

Le Canada a eu ses chances. Un bouquet de chances, même. Sa meilleure est survenue tôt dans le match, à la neuvième minute, lorsque Yannick Carrasco a mis la main sur le ballon dans la surface. Tir de pénalité, a indiqué l’arbitre, après avoir consulté la reprise vidéo. Le stade, rempli aux deux tiers de partisans canadiens, s’est enflammé.

C’est Alphonso Davies qui s’est présenté dans la boîte pour prendre le tir. Tous connaissaient l’enjeu. Au bout de son pied se trouvait potentiellement le premier but de l’histoire du Canada en Coupe du monde. Grosse pression. Surtout pour un joueur qui, comme Davies, n’est pas un spécialiste des tirs de pénalité.

Au Bayern Munich, où il joue comme latéral, cette tâche incombe à d’autres. Si bien que dans toute sa carrière chez les pros, Davies n’avait marqué que deux buts – en deux occasions. La première, contre Curaçao, une petite île des Antilles, dans une victoire de 4-0. La deuxième, contre les îles Caïmans, dans un massacre de 11-0. Pas tout à fait le même contexte qu’ici.

Onze mètres devant lui se trouvait Thibaut Courtois, un des meilleurs gardiens au monde. À 6 pi 7 po, le Belge couvre long et large. Lorsqu’il ouvre les bras, on croirait un Antonov-225 sur le point de s’envoler. « On aurait dit qu’il faisait 8 pieds ! », s’est étonné Alistair Johnston. Mais étonnamment, en carrière, Courtois n’est pas supérieur aux autres gardiens d’élite. Historiquement, les tireurs convertissent 75 % des tirs de pénalité. Lorsque Courtois est leur adversaire, ce taux passe à 80 %. Donc malgré la pression, Davies était statistiquement avantagé.

L’attente fut longue. Je n’ai pas parti le chrono, mais ça m’a semblé près d’une minute. Dans son filet, à l’autre bout du terrain, le gardien canadien Milan Borjan, nerveux, faisait dos au jeu. Tout le stade s’est levé. Davies, porté par la foule, s’est élancé. Il a gardé le ballon au sol, de son côté gauche. Exactement là où Courtois s’est étendu de tout son long. Arrêt magistral. Il y a ensuite eu confusion entre les Canadiens sur le rebond, le ballon est sorti du terrain, et la menace a pris fin.

Après coup, plusieurs partisans et commentateurs ont blâmé le choix du tireur. Pourquoi préférer Alphonso Davies à Jonathan David, un attaquant naturel ? C’est trop facile de réécrire le journal le lendemain matin. Peut-être, par exemple, faudrait-il considérer le fait que les Belges avaient assurément plus de données sur les préférences de David (9 en 12 en carrière) que sur celles de Davies (2 en 2).

Après la partie, Davies a refusé de s’arrêter dans la zone mixte pour parler aux journalistes de la presse écrite. En entrevue à la télévision, il est resté calme. « Ça arrive, a-t-il dit à TSN. Tu choisis un côté. Le gardien le devine. Il fait l’arrêt. Ou bien tu as de la chance, et tu la mets dedans. » Alistair Johnston nous a quand même révélé que Davies était « déçu » (bummed). « Il est fort mentalement. Il a connu une bonne performance. D’avoir raté ce tir de pénalité va le fatiguer un peu, mais il faut dire que Courtois a réalisé un grand arrêt. »

Aussi, ce n’était pas comme si Davies était la première vedette à rater un tir de pénalité dans un tournoi d’envergure. Ça arrive même aux meilleurs. Lionel Messi en a loupé un en finale de la Copa America. Roberto Baggio, meilleur joueur de son époque, en a aussi envoyé un dans les nuages, lors de la finale de la Coupe du monde, en 1994. « Les penaltys ne sont ratés que par ceux qui ont le courage de les prendre », avait-il déclaré plus tard, avec justesse et sagesse.

N’ayez crainte, Alphonso Davies s’en remettra.

Ce penalty fut par ailleurs à l’image du reste de la partie. Le Canada menaçait constamment, mais il s’est buté à un gardien d’élite et il a raté ses plus belles occasions. La Belgique, elle, a profité de sa meilleure chance, après que Michy Batshuayi a récupéré un ballon derrière les défenseurs canadiens pour inscrire l’unique but de la rencontre.

Chez les Belges, on ne célébrait pas trop. Personne n’était satisfait de la performance collective. « Le Canada a mieux joué que nous », a poliment concédé l’entraîneur-chef Roberto Martinez à la télévision. En conférence de presse, un peu plus tard, il s’est montré pas mal plus raide envers ses ouailles.

« Techniquement, c’était notre pire match dans un grand tournoi. »

— Roberto Martinez, entraîneur-chef de l’équipe de la Belgique

Gulp.

« Mais il n’est pas si mauvais que ça, a-t-il tempéré, puisque finalement, on a gagné. Une victoire, quand vous jouez mal, ça n’arrive pas juste par hasard. On a eu un peu de chance, récoltant même un blanchissage, grâce notamment au penalty arrêté par Thibaut Courtois. J’ai beaucoup de respect pour cette équipe du Canada. Elle a montré une belle dynamique, et de l’agressivité. [Les Canadiens] ont livré un super match. On leur a donné le match qu’ils voulaient. »

Michy Batshuayi a quand même confié que Martinez avait passé un savon à ses joueurs pendant l’entracte. « Il n’était pas content. Il a crié. Il nous a dit de garder le ballon, de temporiser et de mettre notre tempo dans ce match. »

L’entraîneur-chef du Canada, John Herdman, était dans de meilleures dispositions, malgré la défaite.

« Je suis fier de notre performance, a-t-il déclaré. Sauf que vous avez besoin de trois points [une victoire] dans le premier match. Nous avions l’occasion de passer en tête de notre groupe. C’était notre mission. Nous l’avons ratée. Mais je suis fier. Nos gars avaient de la pression sur les épaules pour prouver qu’ils appartiennent à ce niveau de jeu. »

« Maintenant, a-t-il ajouté, nous allons EFFE la Croatie. C’est aussi simple que ça. »

Oui, il a vraiment dit EFFE. Comme la lettre.

Ça devait être le diminutif pour faisander.

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