Pendant que les grands constructeurs ralentissaient, Tesla s’envolait

Pendant une grande partie de l’année dernière, les constructeurs automobiles établis comme General Motors et Ford Motor Co. ont fonctionné dans une réalité différente de celle de Tesla, la société de voitures électriques.

GM et Ford ont fermé une usine après l’autre – parfois pendant des mois – en raison d’une pénurie de puces informatiques, laissant les parcs de concessionnaires vides et faisant exploser les prix des voitures. Pourtant, Tesla a enregistré des ventes records trimestre après trimestre et a terminé l’année en ayant vendu près de deux fois plus de véhicules qu’en 2020, sans être gêné par une crise qui touche l’ensemble du secteur.

La capacité de Tesla à faire apparaître des composants critiques a une portée plus grande que les ventes de voitures d’une année. Elle suggère que le constructeur, et peut-être d’autres jeunes constructeurs de voitures électriques, pourrait menacer la domination de géants comme Volkswagen et GM plus tôt et avec plus de force que ne le pensent la plupart des dirigeants et des responsables politiques du secteur. Cela contribuerait à l’effort de réduction des émissions à l’origine des changements climatiques en remplaçant plus rapidement les voitures à essence. Mais cela pourrait nuire aux millions de travailleurs, aux milliers de fournisseurs et aux nombreux gouvernements locaux et nationaux qui dépendent de la production automobile traditionnelle pour les emplois, les affaires et les recettes fiscales.

Tesla et son énigmatique PDG, Elon Musk, n’ont pas dit grand-chose sur la façon dont le constructeur automobile a éclipsé le reste de l’industrie automobile. Il apparaît aujourd’hui évident que l’entreprise avait tout simplement une maîtrise supérieure de la technologie et de sa propre chaîne d’approvisionnement. Tesla semblait mieux prévoir la demande que les entreprises qui produisent beaucoup plus de voitures qu’elle. Les autres constructeurs automobiles ont été surpris par la rapidité avec laquelle le marché de l’automobile s’est redressé après une chute brutale au début de la pandémie et n’avaient tout simplement pas commandé suffisamment de puces et de pièces assez rapidement.

Lorsque Tesla n’a pas pu obtenir les puces sur lesquelles elle comptait, elle a pris celles qui étaient disponibles et a réécrit le logiciel qui les faisait fonctionner pour répondre à ses besoins.

Les grandes entreprises automobiles ne pouvaient pas faire cela, car elles dépendaient de fournisseurs extérieurs pour une grande partie de leurs logiciels et de leur expertise informatique. Dans de nombreux cas, les constructeurs automobiles s’appuyaient également sur ces fournisseurs pour traiter avec les fabricants de puces. Lorsque la crise a éclaté, les constructeurs automobiles ont manqué de pouvoir de négociation.

« Tesla, né dans la Silicon Valley, n’a jamais externalisé ses logiciels. [Les gens de Tesla] écrivent leur propre code », a déclaré Morris Cohen, professeur émérite à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, spécialisé dans la fabrication et la logistique. « Ils ont réécrit le logiciel de manière à pouvoir remplacer les puces en pénurie par des puces qui ne sont pas en pénurie. Les autres constructeurs automobiles n’ont pas été en mesure de le faire. »

« Tesla a contrôlé son destin », a ajouté M. Cohen.

Nouveau record en 2022 ?

Tesla a vendu 936 000 voitures dans le monde en 2021, soit une augmentation de 87 % sur l’année. Ford, GM et Stellantis, la société issue de la fusion de Fiat Chrysler et de Peugeot, ont tous vendu moins de voitures en 2021 qu’en 2020.

La performance étant mesurée en fonction des véhicules livrés dans le monde, Tesla a dépassé Volvo et Subaru en 2021, et certains analystes ont prédit qu’elle pourrait vendre 2 millions de voitures cette année, grâce à la mise en service des usines de Berlin et d’Austin, au Texas, et à la montée en puissance d’une usine à Shanghai. Cela placerait Tesla dans la même ligue que BMW et Mercedes – ce que peu de personnes dans l’industrie pensaient possible il y a seulement deux ans.

GM et Ford, bien sûr, vendent beaucoup plus de voitures et de camions. Les deux constructeurs ont déclaré la semaine dernière qu’ils avaient vendu environ 2 millions de véhicules l’année dernière aux États-Unis seulement.

Tesla, qui répond rarement aux questions des journalistes, n’a pas répondu à une demande de commentaire pour cet article. L’entreprise a peu parlé publiquement de la façon dont elle a réussi à monter en flèche dans un marché en baisse.

« Nous avons utilisé des pièces de rechange et des logiciels programmés pour atténuer les difficultés causées par ces pénuries », a déclaré l’entreprise dans son rapport sur les résultats du troisième trimestre.

Cette performance est un revirement radical par rapport à 2018, lorsque les problèmes de production et d’approvisionnement de Tesla en ont fait la risée du secteur. La plupart des problèmes de fabrication étaient dus à l’insistance d’Elon Musk pour que l’entreprise fabrique elle-même de nombreuses pièces.

D’autres constructeurs automobiles ont réalisé qu’ils devaient faire une partie de ce que Musk et Tesla ont fait depuis le début et sont en train de prendre le contrôle de leurs systèmes informatiques embarqués.

Mercedes, par exemple, prévoit utiliser moins de puces spécialisées dans les prochains modèles et davantage de semi-conducteurs standardisés, et écrire ses propres logiciels, a déclaré Markus Schäfer, membre du conseil d’administration du constructeur allemand qui supervise les achats.

Approvisionnement simplifié

Le fait d’en faire plus par ses propres moyens explique aussi pourquoi Tesla a évité les pénuries de batteries, qui ont empêché des entreprises comme Ford et GM de vendre beaucoup de voitures électriques. En 2014, alors que la plupart des constructeurs automobiles se demandaient encore si les véhicules électriques allaient devenir un jour quelque chose, Tesla a commencé à construire ce qu’elle appelle une gigafactory à l’extérieur de Reno, dans le Nevada, pour produire des batteries avec son partenaire, Panasonic. Aujourd’hui, cette usine permet d’assurer un approvisionnement fiable.

« C’était un gros risque », estime Ryan Melsert, ancien cadre de Tesla qui a participé à la construction de l’usine du Nevada. « Mais comme ils ont pris très tôt la décision d’apporter des choses en interne, ils ont beaucoup plus de contrôle sur leur propre destin. »

La gamme Tesla est également plus modeste et plus facile à approvisionner. La berline Model 3 et le VUS Model Y ont représenté la quasi-totalité des ventes de l’entreprise en 2021. Tesla propose également moins d’options que bon nombre de constructeurs automobiles traditionnels, ce qui simplifie la construction.

« C’est une approche plus rationalisée », a déclaré Phil Amsrud, analyste principal spécialisé dans les semi-conducteurs automobiles chez IHS Markit, un cabinet de recherche. « Ils n’essaient pas de gérer toutes ces différentes configurations. »

Bien sûr, Tesla pourrait encore subir des problèmes en essayant de reproduire la croissance qu’elle a obtenue en 2021 – elle vise à augmenter ses ventes d’environ 50 % par an pendant les prochaines années.

L’entreprise a reconnu dans son rapport du troisième trimestre que ses manœuvres créatives pour contourner le chaos de la chaîne d’approvisionnement pourraient ne pas fonctionner aussi bien à mesure qu’elle augmentait sa production et avait besoin de plus de puces et d’autres pièces.

Concurrence et qualité

Le marché des véhicules électriques devient également beaucoup plus concurrentiel, les constructeurs automobiles traditionnels réagissant tardivement en proposant des modèles que les gens veulent acheter plutôt que les petits véhicules électriques généralement construits pour apaiser les régulateurs. Ford a déclaré la semaine dernière qu’il allait presque doubler la production du Lightning, une version électrique de sa célèbre camionnette F-150, en raison de la forte demande. La camionnette de Tesla ne sera pas mise en vente avant au moins un an.

Les perspectives des constructeurs automobiles traditionnels devraient s’améliorer cette année, à mesure que les pénuries de semi-conducteurs et d’autres composants s’atténuent et que les constructeurs s’adaptent mieux.

Les véhicules Tesla souffrent toujours de problèmes de qualité. En décembre, le constructeur a informé les autorités de réglementation qu’il prévoyait rappeler plus de 475 000 voitures pour deux défauts distincts. L’un d’entre eux pourrait entraîner une défaillance de la caméra de recul, et l’autre pourrait provoquer l’ouverture inopinée du capot avant. Et les régulateurs fédéraux enquêtent sur la sécurité du système Autopilot de Tesla, qui peut accélérer, freiner et diriger une voiture par lui-même.

« Tesla va continuer à se développer », a déclaré Stephen Beck, associé directeur chez cg42, une société de conseil en gestion à New York. « Mais il fait face à une concurrence plus importante que jamais, et la concurrence se renforce. »

L’avantage fondamental du constructeur automobile, qui lui a permis de traverser la crise des puces, demeurera toutefois. Tesla ne construit que des véhicules électriques et ne s’encombre pas d’habitudes et de procédures rendues obsolètes par les nouvelles technologies. « Tesla est parti d’une feuille de papier vierge », a conclu M. Amsrud.

La version originale de cet article a d’abord été publiée dans le New York Times.

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