La COVID-19 et l’industrie du cinéma

Le casse-tête du financement

La pandémie de coronavirus a frappé l’industrie du cinéma au moment où elle nageait dans la confusion des règles de financement dictées par Québec et Ottawa. C’est ce que La Presse a pu comprendre à la suite de nombreuses entrevues faites auprès tant de producteurs que des organismes de financement Téléfilm Canada et la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). Résumons.

Au cours des élections fédérales de l’automne 2019, le gouvernement Trudeau s’était engagé à hausser le budget de Téléfilm de près de 50 % pour soutenir les tournages. Le budget annuel de cet organisme étant d’environ 100 millions de dollars, le calcul est simple.

Or, en raison de la pandémie, il n’y a pas eu de budget fédéral au printemps 2020. Et les quelque 50 millions attendus ne sont pas venus. La structure de financement de Téléfilm étant assez rigide, cette somme d’argent n’a pu être versée non plus grâce au principe des vases communicants, par exemple.

À Québec, c’est le contraire. Dans son budget du 10 mars 2020, le gouvernement de François Legault a annoncé un investissement de 457 millions sur six ans à la culture, dont 20 millions la première année pour le cinéma. La SODEC a utilisé cet argent pour aider au financement des productions dans le rouge.

« Nous ne nous sommes pas désengagés des projets auxquels nous avions dit oui. Bien au contraire, nous avons même comblé les structures financières de 19 projets de longs métrages de fiction [par exemple Béluga Blues, L’arracheuse de temps, Au revoir le bonheur, La cordonnière, Nulle trace] », indique par courriel Johanne Larue, directrice générale du cinéma et de la production télévisuelle de la SODEC.

La directrice générale de l’Association québécoise de production médiatique (AQPM), Hélène Messier, le confirme. « L’intervention de la SODEC a sauvé en grande partie l’industrie cinématographique au Québec l’an dernier », dit-elle.

Chez Téléfilm Canada, René Bourdages, directeur principal, gestion du portefeuille culturel, estime que l’engagement du gouvernement fédéral à hausser le budget de son organisme n’a rien à voir avec les projets québécois en difficulté. Mais il reconnaît que les mécanismes de gestion des budgets diffèrent.

« L’interruption des nombreux tournages à travers tout le pays a empêché Téléfilm de décaisser un bon nombre des sommes engagées l’an dernier, en fin d’exercice. En plus, nous sommes liés par des règles établies par le Conseil du Trésor : on ne peut, en aucun temps, engager plus que l’allocation budgétaire du gouvernement. »

— René Bourdages

Autrement dit, un investissement annoncé pour un film lui reste rattaché. Si le tournage est reporté, l’argent ne peut être repris et mis ailleurs.

Joint par La Presse, le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, reconnaît que l’engagement sur Téléfilm n’a pas encore été concrétisé. « Mais un montant de 27 millions a été octroyé à Téléfilm en fonds d’urgence pour faire face à la pandémie, notre couverture d’assurances des tournages a été augmentée [voir plus bas] et le projet de loi C-10 visant à soumettre les plateformes de diffusion en ligne à la Loi sur la radiodiffusion, vient de franchir l’étape de la deuxième lecture, plaide-t-il. Quant à l’engagement sur Téléfilm, je vous dis : regardez le prochain budget fédéral avec attention. Cette mesure, nous y tenons. »

En mai 2019, une intervention in extremis du ministre du Patrimoine de l’époque, Pablo Rodriguez, avait évité une crise de sous-financement majeur du cinéma québécois en raison du fait d’engagements financiers anticipés sur des années à venir.

Développement : les vannes sont ouvertes

Si Téléfilm manque d’argent pour financer la production de films (les tournages), elle n’en manque visiblement pas pour le financement de l’étape du développement (écriture des scénarios).

Dans une précédente entrevue, René Bourdages nous avait confié que la période de confinement liée à la pandémie avait été vue comme un moment propice pour développer de bons scénarios. De sorte que Téléfilm a élargi ses critères d’admissibilité, notamment auprès des groupes sous-représentés.

« On n’investit jamais trop en développement, dit ce dernier. Nous avions l’opportunité de dire oui à tous les projets admissibles afin d’avoir à la sortie des projets intéressants de tous les horizons. »

Mais n’y a-t-il pas un risque qu’il y ait trop de projets de scénarios soumis au moment de passer aux demandes d’aide à la production ? « Il est trop tôt pour le dire, répond René Bourdages. On a intérêt à ce que le Canada continue d’être compétitif sur le plan du storytelling. »

Assurances et fonds spéciaux

La pandémie a aussi forcé les gouvernements à investir des sommes supplémentaires dans deux secteurs : les assurances et les coûts liés aux mesures sanitaires.

L’imposition de mesures sanitaires sur les plateaux a entraîné des coûts non prévus aux budgets initiaux. Pour aider les producteurs, la SODEC a débloqué des fonds qui varient évidemment d’un projet à l’autre.

Et lorsque les plateaux ont été rouverts à la mi-juillet 2020, les assureurs privés ne voulaient pas s’engager face aux risques. Encore une fois, les institutions sont venues à la rescousse. Au Québec, la SODEC a fait les premiers pas en constituant un fonds de dédommagement si jamais des productions devaient arrêter. En novembre, Téléfilm a pris le relais en proposant une couverture nationale touchant les films, les séries télé, les courts métrages et les séries web.

En date du 31 mars 2021, la SODEC aura mis de côté 51 millions en aide temporaire pour le secteur audiovisuel (cinéma et séries télé), dont plus de 30 millions servant à assumer les coûts engendrés par l’instauration de mesures sanitaires. Et en date du lundi 15 février, Téléfilm avait « assuré » 165 tournages, ce qui représente une couverture équivalant à 108,6 millions. L’organisme a aussi prolongé cette période de protection et a doublé (de 50 à 100 millions) le montant de l’enveloppe disponible.

Il est important de comprendre les sommes mises de côté en assurances n'ont pas nécessairement été dépensés. Elles représentent la valeur des tournages bénéficiant d’une assurance, mais peu de réclamation ont été faites, nous dit-on.

En contrepartie, les producteurs avaient des règles à respecter. Comme celle de tourner au pays. Ainsi, le prochain film de Ken Scott, Au revoir le bonheur, a été tourné aux Îles-de-la-Madeleine alors qu’initialement, il devait avoir lieu en Provence. « Nous avions aussi pensé aller à Cuba, dit le producteur Christian Larouche [Christal Films], mais les nouvelles règles ne nous y autorisaient pas. »

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