covid-19

La contribution santé pour les non-vaccinés annoncée mardi par Québec a suscité bien des réactions.

Des médecins s’opposent à toute contribution

Le groupe des Médecins québécois pour le régime public rejette l’annonce d’une « contribution » pour les adultes non vaccinés, une mesure jugée « inacceptable » allant vers « une marchandisation encore plus importante de la santé ».

« Les gens ont déjà beaucoup à débourser de leur poche », soutient la Dre Isabelle Leblanc, présidente des Médecins québécois pour le régime public. « On individualise beaucoup la santé et les choix que les gens font. » Le modèle de financement du système de santé n’est pas basé sur « le fardeau des facteurs de risques » du patient, comme son statut vaccinal, a soutenu le groupe de 500 membres dans un communiqué paru mercredi.

Mardi, le gouvernement du Québec a annoncé en point de presse l’imposition d’une contribution santé aux adultes non vaccinés. Tous ceux qui n’accepteront pas d’aller chercher au moins une dose au cours des prochaines semaines devront payer un montant « significatif », a soutenu le premier ministre François Legault.

Les Médecins québécois pour le régime public estiment que la pénurie de personnel et les ruptures de services actuelles sont dues à un « sous-financement chronique » des dernières décennies, et non à la population non vaccinée.

Plutôt que d’imposer une contribution, il faut améliorer le système de santé, plaide la Dre Isabelle Leblanc. Cela peut-il se faire assez vite pour avoir un impact sur la situation actuelle ? Oui, estime-t-elle. « Déjà, ça aurait pu être décidé il y a 20 mois », fait-elle valoir. Donner de meilleures conditions de travail peut avoir un impact plus immédiat que la contribution santé, selon elle.

Joint par La Presse, le Collège des médecins a affirmé ne pas vouloir commenter la contribution santé. « Mais [le Collège] rappelle que les mesures limitant les contacts entre personnes vaccinées et non vaccinées doivent être resserrées pour assurer la protection de la population et maintenir l’adhésion aux mesures sanitaires », a écrit Leslie Labranche, conseillère aux relations médias.

Portrait de la population non vaccinée

La vaccination est « hyper importante », rappelle la Dre Leblanc. Mais avant de « punir avec une taxe » les non-vaccinés, il faudrait avoir un portrait de cette population, estime-t-elle. « La campagne de vaccination a été axée vers le citoyen moyen qui sait lire et écrire et qui entend à la télévision à quel point le vaccin est bon pour lui », illustre-t-elle.

Certaines personnes refusent la vaccination par choix ou par croyance, mais d’autres n’y ont pas accès, selon elle. De nombreuses personnes pourraient être convaincues par une approche personnalisée visant à les rassurer ou à les aider à prendre rendez-vous, estime la médecin de famille.

Un « mur » entre la population itinérante et la santé

Une contribution santé fera en sorte d’ériger « un mur entre l’accès aux soins de santé et les personnes en situation d’itinérance », selon Boromir Vallée Dore, coordonnateur du Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec. Cette population peine déjà à avoir accès à des suivis médicaux ou à la vaccination, fait-il valoir.

« Dans un quotidien de survie, c’est au second plan d’aller chercher une protection vaccinale adéquate. Surtout quand tu ne sais pas ce que tu vas manger ni où tu vas dormir à -30 °C. »

— Boromir Vallée Dore, coordonnateur du Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec

Pour rendre la vaccination plus accessible aux populations itinérantes, Boromir Vallée Dore soutient que la campagne doit se poursuivre par l’entremise des vaccibus. Pour rejoindre ces gens, « il y a eu de bons exemples partout à travers la province », souligne-t-il, notamment au sujet des vaccinateurs présents directement dans les organismes communautaires. « Il faut créer des ponts avec le système de santé, et non des murs », dit-il.

Car même si une exception est annoncée pour les personnes itinérantes, la contribution santé aura des impacts sur cette population, estime Boromir Vallée Dore. Ce dernier cite l’exemple du couvre-feu ou du passeport vaccinal, dont cette population est exemptée. « Ils évitent d’aller vers les services après l’heure du couvre-feu et ils se cloîtrent dans des lieux non propices à l’habitation, illustre-t-il. Par rapport au passeport vaccinal, les gens s’auto-excluent des lieux publics. »

Questionné par La Presse à savoir si une exception serait accordée à la population itinérante, le cabinet du ministre des Finances, Eric Girard, a indiqué que les modalités de la contribution santé n’étaient pas encore définies.

Contribution santé au Québec

Justin Trudeau joue de prudence, l’opposition aussi

Ottawa — Justin Trudeau se montre avare de détails en attendant d’en obtenir davantage. Mitraillé de questions sur le plan de « contribution santé » que mijote le Québec pour les non-vaccinés, il a chaque fois esquivé, mercredi – sauf pour dire qu’il tenait au respect de la Loi canadienne sur la santé et pour signaler qu’il approuvait l’adoption de « mesures fortes » dans les provinces.

Le premier ministre savait pertinemment qu’il était attendu de pied ferme au lendemain de l’annonce importante de son homologue québécois, François Legault. Le gouvernement fédéral, a-t-il commencé par répondre à la première des sept questions qui lui ont été posées sur ce sujet, a appris « avec intérêt » cette proposition de Québec, mais « attend plus de détails », car « les détails seront importants ».

Mais ce qui l’est surtout, important, c’est que la mesure dont accouchera Québec « respecte les principes » de la Loi canadienne sur la santé, a-t-il affirmé, rappelant que le fédéral avait pour sa part implanté des mesures « très dures », comme la vaccination obligatoire dans la fonction publique et pour les voyageurs dans les secteurs aérien et ferroviaire.

Assurant n’être nullement réfractaire à ce que les provinces et les territoires décrètent également « des mesures fortes » pour juguler cette cinquième vague, il s’est défendu de se défiler dans l’espoir d’éviter de déplaire à une frange de la population – au Canada anglais, certains ont eu une réaction épidermique à ces velléités québécoises.

« C’est facile de faire des manchettes avec des réponses simplistes », a déclaré Justin Trudeau en réponse à la question d’une journaliste, se défendant d’essayer d’« éviter de répondre à la question ». Au détour d’une ou deux questions, il en a tout de même profité pour braquer les projecteurs sur le conservateur Erin O’Toole, qu’il a encore accusé d’être complaisant à l’endroit de l’aile de son caucus réfractaire à la vaccination.

Une pente glissante ?

Dans les rangs libéraux fédéraux, le député Joël Lightbound a quant à lui dit craindre pour les fondements de la Loi canadienne sur la santé. « La COVID nous a fait perdre beaucoup, mais il ne faut pas lui donner le pouvoir de nous faire perdre nos principes. […] Ce sont des principes fondamentaux », a-t-il écrit sur Twitter, mardi après-midi.

S’il est d’accord avec l’idée de « serrer la vis » aux personnes qui refusent net de se faire vacciner contre la COVID-19, le chef adjoint néo-démocrate, Alexandre Boulerice, se pose des questions sur l’incidence que cette mesure pourrait avoir sur les personnes marginalisées ainsi que sur le principe d’universalité des soins de santé.

« Est-ce que c’est un premier pas vers un financement de notre système de santé qui serait en fonction du risque ou du poids de services qu’une personne représente ? On ne voudrait pas que ça devienne une espèce de principe de privatisation de la santé, d’utilisateur-payeur. Est-ce le bon moyen ? On a des doutes. »

— Alexandre Boulerice, député néo-démocrate, en entrevue mercredi

Son collègue du Bloc québécois Luc Thériault n’a visiblement guère été impressionné par la bombe lâchée par le premier ministre Legault. « Quand on lance une idée sans donner toutes les modalités, et qu’on envoie dans l’espace public une intention, c’est difficile de la commenter », a-t-il tranché dans un entretien. Il estime que les élus de l’Assemblée nationale devront avoir « un débat » approfondi sur la question.

Fait rare, le porte-parole de la formation en matière de santé a envoyé des fleurs à Justin Trudeau, qui a selon lui eu raison de se garder un droit de réserve, mercredi. « Dans un débat comme celui-là, ce n’est jamais anodin de réfléchir à haute voix », a-t-il argué en comparant l’« attitude » du premier ministre à celle de son député Lightbound, notamment.

Le pot est venu du député conservateur Luc Berthold. « La décision du gouvernement du Québec […] est une démonstration que le gouvernement fédéral n’a pas livré la marchandise comme il aurait pu », a-t-il expliqué à l’autre bout du fil. L’élu de Mégantic–L’Érable n’a pas voulu dire s’il considérait la potentielle contribution comme une taxe à laquelle sa formation allait s’opposer.

« Tant qu’on n’a pas de détails, j’aime mieux ne pas commenter. Honnêtement, on ne sait pas. C’est quelque chose que le premier ministre [Legault] a lancé comme ça, pendant une conférence de presse », a-t-il dit.

Les modalités de cette contribution, que François Legault a dit vouloir « substantielle », demeurent en effet à préciser. Dans certaines provinces ailleurs au Canada, comme en Colombie-Britannique et en Saskatchewan, les autorités ont écarté l’idée d’emboîter le pas au Québec.

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