Des petites traces de rouille

C’était le genre de phrase qui, sitôt prononcée, était notée dans les calepins et archivée pour utilisation future.

En présentant son Conseil des ministres en octobre 2018, François Legault promettait un gouvernement « d’humanité et d’ouverture », « proche du monde ».

Le premier ministre reconnaissait que sa victoire écrasante lui donnait une considérable marge de manœuvre. Mais il enjoignait tout de même à ses ministres de sortir de leur bureau et d’écouter les gens. À gouverner en obtenant « l’adhésion du plus grand nombre ».

Alors que se termine la session parlementaire cette semaine, M. Legault devrait relire ses sages paroles.

On aurait pu croire que la pandémie userait son gouvernement. Confiner une population entière, annoncer des morts jour après jour en conférence de presse, ça laisse des traces.

Mais outre la saga des conditions sanitaires à l’école, les caquistes se sortent plutôt bien de la pandémie depuis quelques mois. Ils ont su reconnaître leurs erreurs et corriger le tir lorsque nécessaire.

Ce sont plutôt les autres dossiers qui révèlent que le pouvoir, comme un mauvais vin, leur monte à la tête.

Avec une opposition faible et éclatée, les caquistes sont leur pire ennemi. Pour eux, le danger se résume en un mot : arrogance.

Le cas le plus évident est celui de Pierre Fitzgibbon. L’ex-ministre de l’Économie a changé de ton et encaisse sobrement les attaques. Ce n’est pas le cas de M. Legault. Au lieu de répondre aux critiques de l’opposition, il contre-attaque avec une étonnante agressivité.

Le premier ministre a accusé le Parti québécois d’être obsédé par l’indépendance et de n’avoir aucun intérêt pour l’économie. C’est au mieux hors sujet. Vrai, aucun député péquiste n’a une expertise économique, mais c’est parce que le caucus est très petit.

Dans son discours sur l’humilité, M. Legault terminait en citant René Lévesque, son « inspiration ». Il ne s’en inspire pas toujours, il faut croire.

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Depuis son élection, M. Legault a transformé ses promesses en commandements. Chaque cabinet de ministre en a reçu une copie. Leur performance est mesurée au pourcentage de réalisations.

On ne lui reprochera certainement pas de vouloir tenir parole. N’empêche qu’il ne suffit pas de claquer des doigts pour les concrétiser. L’Assemblée nationale sert à étudier et à améliorer ces projets.

Comme n’importe quel autre parti de l’opposition, la Coalition avenir Québec avait rédigé sa plateforme électorale avec une petite équipe et des moyens limités.

Ses engagements étaient nombreux et complexes. Aujourd’hui, on constate que certains nécessitaient des ajustements. Rien d’anormal. C’est à cela que sert le travail à l’Assemblée nationale.

Or, M. Legault fonce tête baissée avec deux promesses phares, le tunnel Québec-Lévis et les maisons des aînés.

Il refuse de faire témoigner le responsable du bureau de projet de ce tunnel pour répondre aux questions des parlementaires.

Quant aux maisons des aînés, le coût s’annonçait déjà immense, et ce sera pire que prévu à cause de la surchauffe en construction. Selon les projections démographiques, il faudrait ajouter 3000 places chaque année en soins de longue durée, et ce, jusqu’en 2050 ! Ce modèle n’est pas viable. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, essaie d’accélérer le virage vers les soins à domicile, avec les 750 millions sur cinq ans annoncés il y a quelques jours. Reste qu’une mise au point sur les maisons des aînés s’imposerait aussi.

Personne ne s’attend à ce que M. Legault cède aux premières critiques. En octobre 2018, il promettait d’ailleurs de ne pas reculer devant les « groupes de pression » ou les « petites secousses ».

Si l’opposition bloquait à répétition les projets de loi caquistes, l’attitude des caquistes se comprendrait. Mais ce n’est pas le cas. Ils réussissent à faire avancer leurs projets de loi. Ils en ont adopté un impressionnant total de 95 depuis leur élection – et 20 depuis janvier.

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Pour défendre M. Fitzgibbon, M. Legault répète que les Québécois devraient s’estimer « chanceux » d’avoir eu un ministre du Développement économique si compétent. Des gens d’affaires partagent son avis et se désolent de sa suspension. Il est toutefois préférable de chercher l’adhésion des électeurs au lieu de conclure soi-même qu’on la mérite.

Cela rappelle un peu Philippe Couillard, qui se vantait en décembre 2016 d’avoir « littéralement sauvé le Québec ». La population a exprimé son désaccord aux élections suivantes.

Je vais essayer d’être cohérent. En ce sens, il serait contradictoire de s’indigner que les caquistes aient dépensé plus de 600 000 $ en fonds publics pour sonder les gens sur l’appui à diverses mesures, dont certaines n’étaient pas liées à la pandémie.

Et à leur décharge, s’ils erraient tant, cela paraîtrait dans les intentions de vote. Or, ils dominent encore.

N’empêche que ce qui monte finit par redescendre, et que l’arrogance est comme la rouille des gouvernements. Elle s’incruste avec le temps et les use prématurément. Dans le cas des caquistes, de petites taches commencent à apparaître.

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