LNHF

Ligue opaque, dirigeante controversée

La LNHF a beau faire valoir qu’elle n’a que cinq saisons derrière la cravate, il n’en demeure pas moins qu’au chapitre des rebondissements et des controverses, le circuit est dans la cour des grands.

À l’aube de sa sixième campagne, la Ligue verse moins d’argent aux joueuses qu’à ses débuts. Elle n’a aucun partenariat avec un équipementier majeur. Elle ne dévoile ni ses profits ni ses pertes. Et elle impose à ses joueuses une loi du silence qui fait en sorte que les situations qui y sont vécues sont essentiellement exprimées par des joueuses sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles, notamment judiciaires.

La raison derrière cette crainte : la clause de « non-dénigrement et non-ingérence » [non-disparagement and non-interference] incluse dans les contrats liant les joueuses à la Ligue. En vigueur au moins jusqu’à la saison 2018-2019, celle-ci stipulait qu’une joueuse ne pouvait formuler de « remarque désobligeante » à l’égard de « la situation commerciale, la performance, la réputation, l’intégrité, la compétence, les capacités ou la moralité » des équipes de la LNHF, de la ligue elle-même ou de sa commissaire.

« En général, les contrats approuvés par les grandes fédérations sportives ou par des équipes professionnelles ne contiennent pas ce type de langage », tranche Brant Feldman, agent d’athlètes établi à Los Angeles et qui a représenté une quinzaine de hockeyeuses olympiques canadiennes et américaines au cours des dernières décennies.

« S’il existait une manière contractuelle de museler les athlètes et de les empêcher de parler librement de leurs associations passées avec leur équipe ou leur ligue, comment pourrait-on connaître le vrai visage du monde du sport ? », s’interroge-t-il, donnant en exemple les combats qu’ont menés des athlètes comme Billie Jean King et Serena Williams contre les inégalités entre les hommes et les femmes au tennis, ou encore les multiples cas de violences sexuelles mis au jour au cours des dernières années.

De toute évidence, « la Ligue tente de limiter sa publicité négative », estime M. Feldman.

Selon nos informations, cette clause controversée n’apparaît plus dans les contrats de 2020-2021. Nous n’avons toutefois pu confirmer si elle y était toujours en 2019-2020. 

Énigmatique commissaire

Le fait que la commissaire du circuit soit expressément évoquée dans la clause de non-dénigrement n’est pas fortuit.

Dani Rylan, 32 ans, n’a rien du profil type qu’on aurait présumé de son titre d’emploi. Originaire de la Floride, cette entrepreneure était encore dans la fin de la vingtaine quand, en 2015, elle a mis sur pied la LNHF, qui regroupait alors quatre équipes.

Un long portrait du réseau Sportsnet, publié il y a quelques mois, la décrit comme « celle qui hérite du rôle du vilain » et la qualifie de « femme la plus méconnue et la plus incomprise du monde du hockey », sans pour autant développer sur la polarisation qu’elle provoque sur son passage.

À sa création, la LNHF s’est attiré des éloges quasi unanimes en annonçant qu’elle verserait de 10 000 $ à 25 000 $ par saison à ses joueuses. Peu de détails étaient toutefois connus sur les investisseurs derrière l’organisation. Un an plus tard, sans avertissement, les joueuses apprenaient que leurs salaires étaient réduits de 38 %.

À la fin de la saison inaugurale, un investisseur et ex-haut dirigeant de la ligue a poursuivi le circuit pour réclamer des sommes qui lui étaient dues. Cette même année, des allégations de sommes impayées à Bauer ont aussi fait surface. L’équipementier n’est plus partenaire de la ligue depuis et soutient désormais l’Association des joueuses professionnelles formée l’année dernière.

Les défenseurs de Dani Rylan la décrivent comme une femme décidée. Ses détracteurs voient plutôt en elle une dirigeante entêtée qui ouvre peu son jeu lorsqu’elle fait la promotion de sa ligue.

« Je pense qu’elle a fait des choses intéressantes sur le plan de l’entrepreneuriat, mais par sa manière de diriger et à travers ses communications, elle a semé le doute dans la tête de certaines joueuses, surtout les olympiennes. C’est pour ça qu’éventuellement, elles ont lâché la ligue. »

— Vanessa Gagnon

Au printemps 2019, lorsque la Ligue canadienne de hockey féminin (LCHF) a subitement annoncé la fin de ses activités, Rylan s’est empressée d’annoncer son intention d’ajouter sur-le-champ des équipes à Montréal et à Toronto. Une courte conférence téléphonique a toutefois laissé les joueuses sur leur appétit, déçues notamment de ne pas avoir accès à l’état des finances de la ligue.

« Elle a rendu notre décision facile », avait à l’époque résumé l’ex-joueuse des Canadiennes de Montréal Karell Émard à La Presse pour justifier le rejet de l’offre qui leur était faite.

Quelques semaines plus tard était créée l’Association des joueuses professionnelles (PWHPA), qui regroupe désormais les ex-membres de la LCHF, mais également un grand nombre d’anciennes joueuses américaines qui ont décidé de déserter la LNHF. Quelques joueuses vedettes de la formation américaine championne des Jeux olympiques de PyeongChang, dont Hilary Knight et Brianna Decker, avaient déjà bouclé leurs valises un an plus tôt pour venir jouer au Canada.

Au cours de la saison 2019-2020, aucune joueuse des programmes nationaux canadien et américain ne faisait donc partie de la LNHF.

La Presse a tenté de s’entretenir avec Dani Rylan pour discuter de l’état des lieux dans la LNHF, mais nos demandes ont été refusées.

« En mode éducation »

Anya Packer, directrice de l’Association des joueuses de la ligue (AJLNHF), a pour sa part accepté notre demande d’entrevue.

L’AJLNHF n’est pas un syndicat en bonne et due forme. Elle ne prélève pas de cotisations de ses membres, fait tout son travail bénévolement et est impliquée de près dans les décisions stratégiques du circuit – elle participe notamment aux discussions avec les commanditaires et a été partie prenante du partenariat que la Ligue a établi avec le réseau Twitch pour la diffusion des matchs en ligne.

C’est toutefois elle qui négocie les conditions de travail de ses membres. Selon Anya Packer, l’un des principaux gains réalisés au cours des dernières années a été de changer le statut des joueuses : depuis 2018, celles-ci ne sont plus considérées comme des travailleuses autonomes, mais bien comme des employées de la Ligue, ce qui leur confère une meilleure protection au regard des lois du travail.

L’AJLNHF a également obtenu de la Ligue un partage à parts égales des revenus de commandites, qui a valu aux joueuses un boni représentant 30 % de leur salaire pour la saison 2019-2020. Il s’agit sans contredit d’une avancée franche dans la rémunération des joueuses, mais cela ne donne néanmoins pas le pouls de la santé financière de la Ligue, puisque cette clause est rattachée aux revenus bruts et non aux profits.

Une augmentation salariale a également été annoncée en grande pompe l’été dernier, alors que le plafond salarial est passé de 100 000 $ à 150 000 $ par équipe ; n’empêche, du même souffle, le calendrier est passé de 16 à 24 matchs. Le salaire moyen par rencontre est donc resté le même.

L’association se réjouit par contre que le Pride de Boston ait été acheté par des investisseurs privés l’année dernière, ce qui a largement amélioré le sort des joueuses là-bas grâce à de nouvelles injections d’argent. La nouvelle formation de Toronto sera construite sur le même modèle, tandis que les quatre autres équipes de la LNHF appartiennent toujours à la Ligue.

Anya Packer estime que ce modèle de prise en charge par des propriétaires externes est « fantastique », car les clubs privés peuvent profiter de ressources plus substantielles. Cela trahit toutefois un écart qui se creuse entre les équipes riches et les autres : le Pride a conclu la saison 2019-2020 avec une fiche de 23-1-0.

Invitée à se prononcer sur le statut de ligue professionnelle de la LNHF, la directrice de l’AJLNHF a insisté sur le fait qu’il n’y avait, à son avis, « aucun doute » à ce sujet pour les joueuses ainsi que pour les dirigeantes des équipes et de la Ligue. Néanmoins, dit-elle, « la Ligue travaille très fort pour encore s’améliorer ».

« Nous continuons sans cesse d’augmenter les revenus et d’attirer des fans, assure Anya Packer. Mais il ne faut pas oublier qu’aux États-Unis, le hockey, même masculin, est l’un des sports les moins regardés. Nous sommes en mode éducation. 

« Chaque jour, nous améliorons la qualité [de la ligue]. Nous devenons meilleures, plus fortes. Et j’espère que les propriétaires prendront leurs responsabilités pour que ça continue. »

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