Décryptage

Obama, Biden et l’homme le plus puissant

New York — Le premier volume des mémoires de Barack Obama, qui sera mis en vente mardi, ne laisse planer aucun doute sur les difficultés qui attendent Joe Biden si Mitch McConnell reste maître du Sénat après les élections spéciales de Géorgie.

L’ancien président présente d’abord le sénateur républicain du Kentucky comme un politicien soucieux de ne pas heurter les préjugés, voire le racisme ou l’intolérance, des électeurs de son parti.

« L’une des raisons pour lesquelles j’avais choisi Joe comme intermédiaire – en plus de son expérience du Sénat et de ses connaissances en matière législative – était ma conscience que dans l’esprit de McConnell, les négociations avec le vice-président n’enflammaient pas la base républicaine de la même manière que pouvait le faire toute apparence de coopération avec Obama (Noir, musulman, socialiste) », écrit-il dans A Promised Land, selon des extraits publiés par les médias.

Pour illustrer l’impudence et le cynisme dont il accuse Mitch McConnell, Barack Obama rapporte ensuite la réplique que Joe Biden a prêtée au chef de la majorité au Sénat après une explication des objectifs d’un projet de loi cher aux démocrates : « Vous devez avoir la fausse impression que je m’en soucie. »

Tout ce dont semble se soucier Mitch McConnell, en fait, c’est le pouvoir que lui confère la majorité au Sénat. Grâce à ce pouvoir, il aura notamment réussi à empêcher Barack Obama de remplacer le juge conservateur Antonin Scalia à la Cour suprême par un magistrat plus progressiste en 2016, ainsi qu’à confirmer à toute vapeur la nomination de la juge Amy Coney Barrett avant l’élection du 3 novembre.

Avant l’élévation de la juge Barrett à la Cour suprême, il n’y avait pas un seul siège à pourvoir parmi les 13 cours d’appel fédérales. Il s’agissait d’un exploit inédit depuis 40 ans et rendu possible par le zèle de Mitch McConnell, qui a assuré la confirmation de nombreux juges conservateurs susceptibles d’influencer la société américaine jusqu’en 2050.

Le « facilitateur en chef »

Mitch McConnell tire une grande fierté de ce bilan, qui pourrait notamment mettre en péril des précédents juridiques en matière d’avortement, de droit de vote et d’accès au mariage pour les personnes du même sexe. Mais il n’a pas toujours été aussi conservateur. Âgé de 78 ans, ce natif de l’Alabama a jadis été en faveur de la loi de 1964 sur les droits civiques et du financement public des campagnes électorales. Il a aussi voté pour le président démocrate Lyndon Johnson en 1964 avant de s’opposer à la guerre au Viêtnam.

Sa première femme, Sherrill Redmon, expliquera peut-être le changement qui s’est opéré chez l’homme avec lequel elle a eu trois filles et dont elle a divorcé en 1980. Cette docteure en histoire et ancienne collaboratrice de la pionnière féministe Gloria Steinem prépare des mémoires où elle promet de tout dire, selon la journaliste du New Yorker Jane Mayer, qui a consacré en avril dernier un portrait critique à Mitch McConnell.

Dans ce portrait, Mayer décrit son sujet comme le « facilitateur en chef » de Donald Trump, celui qui défend et normalise les comportements hors normes ou même illégaux du président.

Le sénateur du Kentucky semble aujourd’hui se conformer à cette description lorsqu’il refuse de contredire le chef de la Maison-Blanche sur les résultats de l’élection présidentielle du 3 novembre.

Son refus de reconnaître la victoire de Joe Biden tient en bonne partie aux scrutins qui se dérouleront le 5 janvier prochain en Géorgie. Deux sièges appartenant à des sénateurs républicains – Kelly Loeffler et David Perdue – seront alors en jeu. Si les candidats démocrates créent la surprise et les enlèvent, la majorité au Sénat changera de camp.

Pour éviter un tel résultat, Mitch McConnell cherche à rester dans les bonnes grâces de Donald Trump et de ses partisans de Géorgie. Et tant pis s’il aide encore le président à bafouer des normes qui ont contribué à perpétuer la démocratie américaine.

La menace d’un veto

Mais que ferait Mitch McConnell avec sa majorité ?

Dès le lendemain de l’élection de Barack Obama en 2008, il s’était promis de faire en sorte que le premier président noir ne soit celui que d’un seul mandat. Il a échoué. Mais il n’aurait pas tardé à se donner une nouvelle mission en privé au surlendemain de la victoire apparente de Joe Biden : celle de mettre un veto aux choix trop progressistes à son goût du démocrate pour pourvoir les postes de son administration. Il doit penser à Elizabeth Warren, pressentie au Trésor, et à Bernie Sanders, intéressé par le ministère du Travail, entre autres.

Historiquement, le Sénat n’a pas l’habitude de s’opposer aux choix du nouveau président en la matière. Mais s’il demeure chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell entendra peut-être faire sentir d’entrée tout le poids de son pouvoir.

Il pourrait ensuite s’opposer aux promesses les plus importantes de Joe Biden. Figurent parmi celles-ci l’abrogation des coupes d’impôts de Donald Trump, l’élargissement de l’admissibilité au programme d’assurance maladie Medicare et l’injection de 2000 milliards de dollars pour accélérer la transition énergétique.

Mitch McConnell accepterait sans doute de négocier avec Joe Biden sur certains sujets, y compris un nouveau plan d’aide économique pour les familles et les entreprises touchées par l’épidémie de coronavirus. Sa motivation première serait de ne pas nuire aux chances républicaines de défendre des sièges en 2022 en Pennsylvanie, au Wisconsin et en Géorgie, des États remportés par Joe Biden.

Il ne voudrait pas non plus que le nouveau président négocie dans son dos avec certains membres plus modérés de la majorité, dont Susan Collins et Lisa Murkowski. Après s’être entretenue au téléphone avec Joe Biden la semaine dernière, la sénatrice du Maine a vanté leur « très bonne relation ».

Mais que cela plaise ou non à Barack Obama et à ses autres détracteurs, Mitch McConnell pourrait être en mesure de disputer à Joe Biden, à partir du 20 janvier 2021, le titre d’homme le plus puissant à Washington.

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