Suivre le guide à Montréal

Faire une visite guidée à l’étranger, cela va (presque) de soi. Mais dans sa propre ville ? Rarement. Or, ce n’est pas parce qu’on habite le même coin de pays depuis 20 ans qu’on le connaît si bien que ça. La pandémie – et les restrictions de voyage qui l’accompagnent – est le prétexte idéal pour jouer enfin au touriste chez soi avec un guide expérimenté. La Presse a fait le test sur le boulevard Saint-Laurent, artère à l’histoire extraordinairement riche, où se bousculent les quartiers, s’entremêlent les communautés, se sont déroulées mille et une intrigues, et qui continue d’évoluer rapidement, encore aujourd’hui. Résumé de quelques surprises, glanées au fil des pas avec Louis Trudel, président de l’Association des guides touristiques de Montréal.

Cinéma

Si la plupart des touristes européens aiment arpenter le Vieux-Port, les explorateurs du Grand Montréal préféreront probablement s’attarder à des quartiers moins connus, pour lesquels les connaissances pointues d’un guide s’avèrent encore plus utiles. On a ainsi entrepris la virée devant… un terrain vague, situé à l’angle de l’avenue Viger et du boulevard Saint-Laurent. On l’a déjà oublié, mais se dressait ici l’édifice Robillard, rasé par le feu en 2016, où eut lieu la toute première projection cinématographique intérieure en Amérique du Nord, deux jours avant New York ! S’il n’est plus possible d’en admirer les jolies arches en pierre de Montréal, on peut se rabattre sur les autres édifices signés du même architecte, Théodore Daoust, un peu plus haut sur l’artère, entre les numéros 3660 et 3712, ce qu’on appelle aussi le « Baxter block », vaste série de boutiques « réputées être le premier centre commercial de Montréal », note Louis Trudel.

Parcs

On a beaucoup parlé ces derniers mois des marchés d’alimentation où sont vendus des animaux vivants en Chine. Mais qui se rappelle qu’il y en a déjà eu à Montréal ? Et même deux sur le boulevard Saint-Laurent ? « Le maire Jean Drapeau les a fermés avant l’Exposition universelle, parce qu’il ne voulait pas que les étrangers voient ça », note Louis Trudel. L’un d’eux était juste en face du Monument-National, là où se trouve aujourd’hui la place de la Paix, et l’autre, le marché Saint-Jean-Baptiste, était un peu plus haut sur le boulevard, où se situe désormais le parc des Amériques.

Manufactures

Bordé de boutiques, de bars et de restaurants, le boulevard Saint-Laurent, on l'oublie, a jadis accueilli de nombreuses manufactures à l’architecture remarquable, comme l’édifice Grothé, à l’angle de la rue Ontario. Il faut lever le nez pour apprécier la corniche créée par un jeu de briques en dents de scie : jusqu’à 700 travailleurs y ont fabriqué des cigares. Tout en marchant, Louis Trudel rappelle que c’est aussi ici qu’est née la grève des Midinettes menée en 1937 par la militante Léa Roback, pendant laquelle 5000 couturières d’usines des rues Sainte-Catherine, De Bleury et du boulevard Saint-Laurent ont débrayé pendant trois semaines pour obtenir de meilleures conditions de travail – qu’elles ont en bonne partie obtenues.

Œuvres murales

Le boulevard Saint-Laurent d’aujourd’hui est intimement lié au festival d’art public MURAL. Même si l’évènement ne pourra avoir lieu dans sa forme habituelle cette année – la faute à la COVID-19 –, on se régalera des œuvres des années passées. Et avec un guide, on pourra encore mieux apprécier l’histoire ou l’Histoire qui se cache derrière. Comme ce portrait de Jackie Robinson, au coin sud de la rue Napoléon, hommage au premier homme noir à jouer en ligue majeure (de 1947 à 1956) après un saut dans l’équipe des Royaux de Montréal, en 1946, où il fut vite adopté par la population locale. On ne peut que remarquer, sur le chemin, la quantité de terrains vagues sur le boulevard, certains permettant justement de mieux apprécier les œuvres murales, tandis que d’autres sont bordés de murs sans dessins, tristes et mornes. « Les touristes étrangers sont toujours surpris de voir des espaces vacants en plein centre-ville, dit Louis Trudel. Des propriétaires attendent peut-être une offre intéressante d’un promoteur, d’autres sont peut-être impossibles à trouver ou ne veulent pas d’une murale. » Mais la Main change. Et vite. On peut espérer que les murs vides, ou les espaces laissés à l’abandon, se feront de moins en moins nombreux.

Quotidien

La communauté juive est bien ancrée dans l’histoire du boulevard Saint-Laurent : les plus vieux se souviennent bien du défunt Warsaw, et une œuvre murale géante nous rappelle que Leonard Cohen a vécu tout près. Mais peu de gens savent qu’on a produit ici, pendant 70 ans (de 1907 à 1977), un quotidien en yiddish, réputé comme le plus important du genre au pays ! « Ça en dit long sur l’importance de la population juive à Montréal », remarque Louis Trudel. Baptisé le Keneder Odler (ou parfois Adler), il était hébergé au 4067, boulevard Saint-Laurent, juste en face de l’actuel Musée du Montréal juif, malheureusement fermé pour le moment à cause de la COVID-19, mais où l’on ne manquera pas de retourner, sitôt sa réouverture, pour goûter des spécialités juives de Montréal.

Une visite guidée en temps de COVID-19 ?

La pandémie a forcément chamboulé le déroulement des visites guidées, mises sur pause pendant trois mois. En vertu des nouvelles directives, il faudra s’en tenir à des groupes d’au plus 10 personnes et à des promenades en plein air, essentiellement. Le port du masque sera également recommandé, la distanciation de 2 mètres n’étant pas toujours facile à respecter en groupe. Notez que la plupart des tours « gourmands » n’ont pas encore repris leurs activités. Montréal est par ailleurs la seule ville en Amérique du Nord, avec Québec, à imposer une formation aux guides touristiques. Ici, le programme est offert par l’Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec (ITHQ), contingenté à 24 élèves en moyenne, et dure 6 mois.

Quelques suggestions de visites guidées à Montréal

À pied, pour l’art

L’agence Spade and Palacio a renoncé à toutes ses visites guidées à Montréal, sauf une, en cette période de pandémie. « C’est impossible lorsqu’il y a des volets intérieurs, comme pour notre tour Au-delà de la basilique Notre-Dame », explique Danny Pavlopoulos. On s’en tiendra à la visite exhaustive sur l’art mural, dont le prix a d’ailleurs été réduit (30 $ au lieu de 40 $ pour les adultes). « On sait que les Montréalais sont moins enclins à payer pour découvrir leur propre ville. »

À vélo

Prudente, Fitz and Follwell reprend ses visites guidées à vélo le 1er juillet, en formule « privée » seulement pour le moment, c’est-à-dire avec au plus 10 personnes se connaissant. Le prix a été réduit considérablement – 270 $ par groupe contre 400 $ avant la pandémie – et inclut la location de vélos, qui seront évidemment désinfectés entre chaque client. Les départs garantis – avec des clients ne se connaissant pas nécessairement – devraient reprendre en août, avec un rabais de 20 $ par personne (de 39 $ à 60 $ par adulte). Les tours proposés actuellement permettent d’explorer le nord de Montréal, le Mile End, la Petite Italie, et plairont sûrement aux gens de la Rive-Sud et de la couronne nord qui passent à Montréal sans nécessairement s’attarder dans les quartiers plus résidentiels. Le tour « vélo-bien-être », qui se termine au Spa Bota-Bota, reprendra dès que l’établissement aura repris du service.

À scooter

Les employés de Montréal scooters ne sont pas membres de l’Association professionnelle des guides touristiques. « On ne prétend pas donner des visites historiques », explique le propriétaire, Jerome Soh. Mais plutôt un moyen rapide et sans effort de découvrir en deux ou trois heures certains des plus beaux points de vue de Montréal. « C’est une bonne façon de s’introduire au scooter, en pouvant se promener dans la ville sans avoir à se préoccuper du chemin à suivre. » Il faut avoir 18 ans pour louer un scooter, mais les enfants dès 6 ans peuvent être assis à l’arrière de leurs parents et ceux de 14 ans et plus possédant un permis de conduite automobile ou de scooter peuvent conduire seuls.

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