« Sommes-nous seuls au monde ? »

On se dit que c’est une chose qui arrive parfois à des personnes âgées et seules, oubliées de tous. Alors comment un jeune homme comme Karim Ouellet, âgé de 36 ans, et de surcroît une personnalité connue et aimée, a-t-il pu finir ainsi ?

L’annonce de sa mort avait créé une onde de choc au Québec en janvier dernier, mais en apprenant les circonstances de son décès, il est impossible de ne pas être encore plus bouleversé et meurtri. Ça brise le cœur, vraiment, on aurait préféré s’éviter ces détails. Selon le rapport du coroner, Karim Ouellet serait mort d’une complication liée à son diabète qu’il ne traitait pas, combinée à une consommation de drogue. Il n’est certes pas le premier artiste aux prises avec ses démons à disparaître trop jeune – pensons à Dédé Fortin, qui est parti à 37 ans –, mais ce qui cause la stupeur dans ce rapport est d’apprendre que son corps n’a été découvert que deux mois après la mort, qui serait survenue en novembre.

Comment peut-on être isolé à ce point ? Il y avait bien sûr le confinement, mais il y a eu aussi son anniversaire, Noël et le jour de l’An qui sont passés pendant ces deux mois-là…

Je vois des gens juger les amis et la famille de Karim Ouellet, qui sont pourtant déjà accablés par la perte d’un être cher. Notamment parce qu’on lui a rendu hommage dans un grand spectacle dernièrement. La tristesse et l’impuissance ne devraient jamais nous faire oublier que ceux qui restent après un tel drame sont fragilisés et que notre seule consolation réside dans la compassion.

C’est qu’une fin semblable interpelle tout le monde. L’idée de mourir sans être entouré est une grande peur universelle, un scandale qu’on refuse d’imaginer et, pourtant, ça arrive très souvent dans nos sociétés où il n’y a jamais eu autant de gens qui vivent seuls.

Plusieurs proches ont expliqué que le chanteur avait coupé les ponts avec son entourage. Il est très difficile de briser le mur derrière lequel une personne est résolue à s’enfermer, encore plus si l’on y ajoute les problèmes de dépendance aux drogues. Et bien souvent, les problèmes de dépendance masquent un problème de santé mentale, quand ils se développent pour fuir une souffrance, comme une automédication qui se transforme en poison. D’ailleurs, on ne peut forcer une personne à suivre un traitement ou une thérapie. Ce qui ne nous dispense pas d’exiger de meilleurs services sociaux et psychologiques pour soutenir les personnes vulnérables. Je connais des gens qui refusent de voir le moindre médecin, parfois au péril de leur vie. D’autres qui peuvent imposer un silence radio pendant des mois, avant de réapparaître comme si de rien n’était. J’ai aussi vu dans ma vie des suicides de gens qui étaient pourtant entourés d’amour, d’aide et de surveillance. Je ne vous dis pas la culpabilité qui peut s’incruster pendant longtemps après, et qui parfois ne s’en va jamais, même quand on n’est coupable de rien.

C’est qu’au-delà d’une certaine limite, on ne peut pas connaître la profondeur du gouffre d’une autre personne. Et que si nous voulons forcer la porte de quelqu’un qui s’isole, nous risquons bien souvent de trahir sa confiance et de voir la porte se refermer davantage.

Nous marchons sur des œufs, en croisant les doigts pour que rien de grave n’arrive, mais parfois, ça arrive quand même.

« Sommes-nous seuls au monde ? », demandait Karim Ouellet dans sa chanson Karim et le loup. En fait, je crois que oui, nous sommes au fond très seuls au monde, mais il y en a des plus seuls que d’autres, ceux qui, par exemple, portent en eux une douleur qui les empêche d’être bien dans ce monde. « Comme on dit, les vrais amis, c’est rare / Au moins j’aurai toujours ma guitare / Parler de moi n’est pas dans ma nature / Je ne suis pas qui tu crois, quelle imposture »… Karim Ouellet est parti avec son mystère, comme chaque être humain disparaît un jour avec ses secrets.

Il est tout à fait normal de ressentir une immense tristesse en apprenant la fin d’un des artistes les plus doués de sa génération, et il nous faut, je crois, être à la hauteur de ce chagrin, plutôt que dans le jugement qui est, de toute façon, parfaitement inutile. Tant envers Karim Ouellet qu’envers ceux et celles qui lui survivent.

Il faut maintenant respecter tout le beau qu’il a laissé, car c’est la meilleure façon de lui dire : repose en paix.

Karim Ouellet est mort d’une complication du diabète

L’auteur-compositeur-interprète Karim Ouellet est mort d’une complication liée à son diabète non traité, « dans un contexte de consommation de métamphétamine », indique le rapport de la coroner rendu public mercredi.

Le corps du chanteur a été retrouvé dans son studio de musique, à Québec, plus de deux mois après la date estimée de son décès, selon le rapport de la coroner MSophie Régnière.

Vu l’état du corps lors de l’arrivée des policiers, Me Régnière évalue que le décès serait survenu le 15 novembre. Or, ce n’est que le 17 janvier dernier que la découverte a été faite à la suite d’un appel du propriétaire de l’immeuble au 911 après des plaintes formulées par des voisins.

Quelques semaines plus tôt, le 4 janvier, un membre de la famille Ouellet avait pourtant contacté le propriétaire en l’absence de nouvelles de Karim. « Le propriétaire a noté qu’il n’avait pas payé son loyer depuis deux mois sans s’inquiéter davantage », écrit Me Régnière.

Atteint de diabète de type 1, Karim Ouellet peinait à suivre ses traitements, souligne la coroner dans son rapport.

Dans ses dossiers médicaux, il est indiqué qu’il « connaissait bien sa condition et ses complications potentielles ». La coroner note aussi qu’il consommait de la cocaïne depuis 2019.

Admis à l'hôpital d'urgence en octobre

Il avait été hospitalisé à quelques reprises par le passé, dont deux fois en 2020 à la suite d’une acidocétose diabétique – une complication qui survient lorsque le corps manque d’insuline. La coroner note en effet dans son rapport que Karim Ouellet ne prenait pas son insuline de façon régulière.

Le 31 octobre dernier, le chanteur a été admis d’urgence à Hôtel-Dieu de Québec en hypoglycémie sévère et en état d’intoxication, apprend-on dans le rapport.

Malgré l’insistance des infirmières, il a refusé les traitements et a quitté l’établissement le jour même.

Le rapport de la coroner conclut que Karim Ouellet, qui était âgé de 37 ans, est mort d’une « acidocétose diabétique dans un contexte de consommation de métamphétamine ». Les résultats des analyses toxicologiques indiquent « une concentration de corps cétoniques élevés ».

L’annonce de la mort de l’interprète de L’amour et de Rien ne sert de courir avait ébranlé le Québec en début d’année. De nombreux artistes avaient souligné son talent et sa grande humanité, dont sa sœur, Sarahmée, et son ami Claude Bégin. Tous les deux n’ont pas souhaité réagir à la parution du rapport de la coroner.

Un spectacle hommage à l’artiste, Bye bye bye Karim – La veillée des ami.e.s, a été présenté le 12 juin aux Francos.

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