Les aînés déconfinés

On a beaucoup parlé des aînés depuis le début de cette pandémie. Parce que malheureusement plus à risque, plus vulnérables, souvent plus isolés et, pour plusieurs, plus anxieux. Tous les aînés ? Loin de là. Depuis plusieurs semaines déjà, plusieurs sortent, bougent et reprennent tranquillement leur vie d’avant. La parole à cette majorité silencieuse et néanmoins heureuse : les aînés déconfinés !

« Ça va bien ! Je suis libre ! », lance tout sourire Yolande Gauthier, 77 ans, croisée par hasard sur l’avenue du Mont-Royal. On est restés deux mois et trois semaines en dedans, et j’ai trouvé ça dur. Là, ça va beaucoup mieux ! Il était temps que ça finisse ! » Beaucoup mieux, explique-t-elle, parce qu’elle a pu reprendre ses activités, rejouer aux cartes, rendre visite à son mari (en résidence) et puis marcher dans la rue quotidiennement, tout simplement, dit-elle.

« Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais je ne me suis jamais senti menacé, rajoute, un petit sourire en coin, Serge Lamarre, 75 ans, croisé avec sa conjointe Mercedes Roy (68 ans), à un coin de rue de là. Je me suis occupé de mon jardin, on se promène au parc, on respecte nos distances. » Il ne cache pas avoir trouvé la consigne de rester à la maison « un peu forte ». « Là, je fais tout ce que je faisais avant, assure-t-il. Je vais à l’épicerie, à la pharmacie, je m’entraîne deux fois par semaine. » Seule différence, nuance sa conjointe : « Ça ne nous tente pas d’être exposés à trop de gens. » Oui aux visites, donc, mais en petits groupes seulement. Deux ou trois couples, max. S’ils se sentent déconfinés ? « Oui, franchement, oui, acquiesce-t-elle. Il y a quand même une atmosphère assez relaxe. »

Cet état d’esprit plus « relaxe » est d’ailleurs partagé par une majorité de personnes âgées. C’est prouvé. « Ce sont 80 % des aînés qui n’ont pas un niveau de détresse psychologique marqué », confirme Jean-Philippe Gouin, professeur de psychologie à l’Université Concordia et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le stress chronique et la santé, lequel mène justement ces jours-ci une étude sur la question. De concert avec l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et l’Université de Sherbrooke, il a dans un premier temps cherché à mesurer l’impact du confinement sur la santé mentale des personnes âgées. Verdict ? « La prévalence de la détresse psychologique en confinement, à un niveau élevé, est évaluée à 18 % », a-t-il constaté, après avoir sondé 1000 répondants de plus de 65 ans (de la région de Montréal et de l’Estrie, principalement, des aînés vivant soit dans la communauté, soit en résidence) dans le premier volet de son enquête. C’est évidemment beaucoup. Trop. Et les médias en ont abondamment parlé. Et c’est tant mieux.

N’empêche qu’une majorité silencieuse est ici passée sous le radar. Comment cela se fait-il ? « C’est une excellente question », répond le chercheur au bout du fil.

« Souvent, on met l’emphase sur ce qui attire l’attention. Et de façon générale, les gens ont un biais de négativité. »

— Jean-Philippe Gouin, professeur de psychologie à l’Université Concordia

Mais nuance, enchaîne-t-il. « Cela ne veut pas dire qu’ils ne vivent pas de stress. Mais ils n’ont pas de symptômes majeurs. »

Dans le deuxième volet de son enquête, qui est en cours (il avait recontacté un peu moins de 600 personnes âgées lors de notre entretien téléphonique cette semaine), Jean-Philippe Gouin cherche désormais à voir comment se déroule le déconfinement. Et puis ? S’il est évidemment trop tôt pour tirer des conclusions, certaines tendances se démarquent. « Maintenant, les personnes âgées entrent dans une nouvelle réalité, avance-t-il. Pour certains, c’est une libération, parce qu’ils peuvent recommencer leur routine quotidienne. Pour d’autres, la situation génère encore plus d’anxiété, notamment parce qu’il est difficile de respecter la distanciation physique. »

Pour qui ? « Je ne peux pas vous dire », dit-il, l’étude étant toujours en cours. Mais le chercheur ose certaines hypothèses : « Ce à quoi on s’attend, c’est que pour les gens plus vulnérables, la détresse psychologique va continuer. Mais pour la majorité, on va revenir à un niveau prépandémie. »

Et c’est déjà ce qu’on observe au quotidien, en voyant les personnes âgées reprendre tranquillement leurs activités à l’épicerie, au parc, dans la rue, comme si de rien n’était. Ou presque. « Ça va, nous répond Régine Horinstein, 68 ans, croisée au parc Laurier. Je fais mes courses, j’essaye d’aller marcher tous les jours. Évidemment, je ne suis pas très sociable, mais j’ai toujours pratiqué la distanciation sociale. Ceci dit, j’évite les restaurants et les cinémas. Mais moi, vous savez, je suis une personne solitaire. J’aime ça ! Oui, ça va. Il y a des jours où je suis un peu plus tristounette. Mais c’est facile d’aller tout mettre sur le dos de la COVID ! »

« On voit une espèce de double profil, reprend le psychologue Jean-Philippe Gouin. Il y a les gens qui sont vraiment revenus à la normale, et les autres, qui vivent beaucoup d’anxiété. » Et ce premier groupe représente effectivement la grosse majorité des personnes âgées. « Tout à fait », confirme le chercheur.

Ces hypothèses se reflètent dans les chiffres rapportés plus tôt cette semaine par Statistique Canada. Ainsi, si 67 % des personnes âgées se disent « très préoccupées » par les risques associés aux grands rassemblements, le portrait est tout autre quand on parle de « petits rassemblements » ou autres « visites ». Ici, seuls 9,6 % des 65 ans et plus se disent « très préoccupés », la grande majorité (86,5 %) se disant au contraire « quelque peu » ou « pas du tout » préoccupés. Go pour le BBQ dans la cour et aux dîners de famille, comprend-on à demi-mot.

« En moyenne, il y a une légère diminution de la dangerosité perçue, constate aussi le chercheur. Les personnes âgées voient quand même ça comme dangereux. Mais il y a une certaine habituation. » Une habituation qui s’apparente ici à la résilience dont font preuve les gens en cas de désastre naturel, par exemple, fait-il valoir.

Quant à savoir pourquoi certains semblent ici plus résilients que d’autres, le psychologue croit que différents facteurs sont en cause : la vulnérabilité prépandémie (les problèmes en matière de santé mentale étant ici exacerbés) et les dommages collatéraux de la pandémie (réduction des stimulations physiques, sociales, etc.).

« C’est mon opinion, mais je pense que ceux qui avaient déjà un bon réseau, de bonnes ressources, étaient impliqués dans des activités, et qui sont restés actifs physiquement, reprennent du mieux maintenant. Ils reprennent leurs activités qui vont réduire l’impact négatif du confinement. »

— Jean-Philippe Gouin, professeur de psychologie à l’Université Concordia

Certains, certes, vont faire preuve d’un certain relâchement en matière de consignes de sécurité, notamment du respect des fameux deux mètres. « Mais de façon générale, c’est une minorité, dit-il. De façon générale, les gens continuent de respecter [les deux mètres] assez souvent ou assez fréquemment. »

Ce qui ne veut pas dire que tout va pour le mieux, met-il en garde. Car la pandémie n’est pas finie, faut-il le rappeler. C’est d’ailleurs pourquoi l’utilisation du fameux masque est si « intéressante », conclut Jean-Philippe Gouin. « Pas juste pour stopper la transmission, mais aussi pour se rappeler qu’il faut maintenir une distanciation. » Parce que déconfinés ou pas, les personnes âgées sont et demeurent les plus à risque. « C’est un fait. Et s’il y a des personnes à protéger, c’est eux. »

Vous vivez de l’anxiété liée à la pandémie ? Jean-Philippe Gouin et son équipe sont actuellement à la recherche de personnes de 65 ans et plus qui aimeraient raconter leur expérience (entrevue téléphonique). Pour participer : 514 848-2424 (poste 2206) ou stress@concordia.ca

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