Critique de Run de lait

Ce qu’il reste de notre industrie laitière

Taux de suicide élevé chez les producteurs, disparitions massives des fermes familiales, concurrence déloyale des voisins états-uniens… L’industrie laitière du Québec est à la croisée des chemins. Le documentaire théâtral Run de lait s’attarde à la question avec brio.

Pendant cinq années, Justin Laramée a travaillé d’arrache-pied pour récolter des informations sur cette industrie essentielle à l’économie québécoise, mais aussi à la vitalité des régions. « Le plus important projet de ma vie », lance d’ailleurs le comédien, co-metteur en scène et dramaturge dès les premières minutes du spectacle.

Sa quête l’a mené sur des chemins rocailleux et pas souvent fréquentés par la gent théâtrale. Il a interviewé des dizaines de personnes pour comprendre la rude réalité des producteurs, mais aussi pour démystifier les lois du marché qui les appauvrissent.

Cet « artiste montréalais de centre gauche, incapable de faire pousser plus de trois tomates dans son jardin de Villeray » (dixit son compagnon de scène, le musicien Benoît Côté), a affronté des concepts rébarbatifs, comme la gestion de l’offre, les classes de lait qui influencent le prix de vente, les conséquences dévastatrices du nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis, les querelles stériles entre les différents services canadiens qui se font sur le dos des producteurs. Vaste, vaste sujet que celui de Run de lait…

L’homme de théâtre n’a pas tout compris du premier coup, mais il s’est entêté, a posé des questions, puis d’autres encore, pour offrir au public une pièce hautement digeste.

Il réussit à distiller dans son propos juste assez d’humour (dont une bonne dose d’autodérision) pour éviter d’assommer son auditoire. Malgré la densité du propos, le public ne perd jamais le fil.

Justin Laramée use aussi avec ingéniosité des extraits d’entrevues qu’il a enregistrées, dialoguant tantôt avec des spécialistes universitaires, tantôt avec une ministre fédérale de l’Agriculture à la langue de bois ou une veuve dont le mari, propriétaire d’une petite ferme laitière, a mis fin à ses jours (un passage qui remue fortement).

La voix de ces intervenants nous arrive par une dizaine de haut-parleurs qui occupent la scène et que Justin Laramée déplace judicieusement au gré de ses conversations. Il trouve aussi en Benoît Côté, le musicien qui l’accompagne sur scène, un interlocuteur éclairé : ce dernier ayant hérité de la ferme familiale avec son frère, il a une vision plus pragmatique de la réalité agricole que son compagnon.

Inévitablement, ceux qui ont vu J’aime Hydro de Christine Beaulieu y reconnaîtront une parenté (Justin Laramée fait d’ailleurs quelques clins d’œil à cette pièce phare du théâtre documentaire québécois).

Or, Run de lait soutient fort bien la comparaison. Et là où la studieuse Christine Beaulieu allait de l’avant par désir de circonscrire les enjeux associés à l’hydroélectricité, Justin Laramée carbure davantage à l’indignation.

On le sent par moments accablé par ce qu’il trouve, furieux même devant la bêtise du système. Lorsque son sang bouillonne, on ne peut faire autrement que de s’indigner aussi. Et lorsque le comédien et père de famille se lance dans un lucide examen de conscience, personne ne peut éviter son propre reflet dans le miroir.

Bref, Run de lait bouleverse, choque, déniaise, oserait-on dire. Parce que les consommateurs que nous sommes se doivent d’être plus intelligents. C’est le seul espoir si on souhaite sauver ce qu’il reste de notre industrie laitière.

À noter : il reste peu de billets (mais au moment d’écrire ces lignes, il en reste) pour les représentations à La Licorne. Sachez toutefois que le spectacle fera l’objet d’une vaste tournée dans une trentaine de salles du Québec.

Les dates seront dévoilées sous peu sur le site du spectacle.

Consultez le site du spectacle


Run de lait

De Justin Laramée. Avec Justin Laramée et Benoît Côté.

Théâtre La Licorne

Jusqu’au 21 décembre

★★★★★★★★½


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