Le pouvoir en majesté

« Je ne la connais pas. C’est une gamine ! », avait soupiré Churchill à la mort de George VI. Quelques mois suffiront pour que, entre le héros national et la jeune souveraine, la traditionnelle réunion du mardi dépasse l’heure impartie. Le Vieux Lion guide ses premiers pas, lui enseigne les subtilités de la Constitution entre deux pronostics hippiques. À son mentor, Élisabeth offrira un duché, qu’il refusera, et, à sa mort, des funérailles nationales. De tous les premier ministres qu’elle aura connus, aucun ne le détrônera.

Être reine… la fonction prend tout son sens, toute son ampleur quand le couronnement advient. Avant, c’est une idée, après c’est une réalité. Elle a choisi de conserver son prénom, elle sera la deuxième Élisabeth de l’histoire du royaume à régner.

L’abbaye de Westminster a été fermée des mois à l’avance pour répéter la cérémonie du couronnement, les invitations envoyées à 7840 personnes. Le 2 juin 1953, sultans, anciens premiers ministres, maréchaux ou princes, tous n’avaient d’yeux que pour elle. Consciencieuse, anxieuse, Élisabeth s’était entraînée à porter la lourde couronne de saint Édouard, 2 kilos et 23 grammes d’or, sertie de pierres précieuses.

Le prince Philip avait plaidé pour introduire les caméras de télévision au cœur du dispositif millénaire. Churchill a maugréé, craignant que les éclairages n’aveuglent Élisabeth ; l’historien Walter Bagehot a émis une réserve plus fondée : « Le mystère de l’institution est sa vie même, n’exposons pas sa magie à la lumière du jour. » Dans cette querelle des anciens et des modernes, Élisabeth II choisit la voie médiane. Soutenant Philip mais empêchant l’intrusion totale de la païenne télévision. Se doutait-elle que l’appétit médiatique ne ferait que croître, au point de manquer les dévorer ?

Au moins un couple fut, peut-être, reconnaissant de cette avancée technologique : le duc et la duchesse de Windsor qui purent assister à l’évènement depuis leur sofa. Le duc songea sans doute à ce qu’il fut brièvement, le roi Édouard VIII, avant de se retrouver exilé volontaire à Paris. L’ancien monarque avait préféré ne pas se montrer au sacre de sa nièce. C’est à la faiblesse de cet oncle, à son penchant pour une Américaine, deux fois divorcée, aux sympathies marquées pour les nazis, et aussi, à cause de son absence d’envie de régner, que « Lilibet » se doit d’inaugurer « la nouvelle ère élisabéthaine ».

Quelle folie, quelle histoire que la sienne… Lorsqu’elle naît le 21 avril 1926, à Londres, dans la maison cossue de ses grands-parents maternels. Son père, Albert Frederick Arthur George, cadet de George V, rejeton timide, obéissant et bègue, s’est soumis à l’autoritarisme du roi. Il a quitté l’actrice mariée pour qui il en pinçait, pour s’enticher de la sympathique Elizabeth Bowes-Lyon, aristocrate écossaise.

Lilibet et sa sœur, Margaret Rose, grandissent dans le cocon doux et chaleureux du 145 Piccadilly Street. Ce sont les années 1930, insouciantes, plus bourgeoises que royales. Les sœurs sont choyées, photographiées, mises en avant car l’oncle Edward, l’héritier charismatique et séducteur, n’est pas encore marié. Quand il aura donné naissance à sa progéniture, elles rentreront dans l’ombre.

Le bien-aimé George V, grand-père de Lilibet, s’inquiète pourtant. « Après ma mort, ce garçon va se ruiner en un an », dit-il avant de souligner : « Je prie Dieu que mon fils aîné n’ait jamais ni femme ni enfants et que rien n’empêche Bertie [son second fils] et Lilibet d’accéder au trône. » Le grand-père chéri s’éteint début 1936. Et la Couronne échoit, comme il le redoutait, à Edward. Ce que chacun sait aujourd’hui, tous l’ignorent : sa romance avec Wallis Simpson est cachée au grand public, aucun quotidien outre-Manche n’ose publier le scoop. Le choc, la stupeur qui suivirent son abdication « par amour » : si les Britanniques sont sidérés, le brave Bertie est tétanisé. Il se résout pourtant à assumer la fonction. Il sera roi à la place de son aîné. C’est ainsi qu’Elizabeth se mue, à l’âge de 10 ans, en héritière directe… au moins tant que ses parents n’ont pas mis au monde un garçon.

Est-ce une joie ? « Lorsque j’ai annoncé à Margaret et Lilibet qu’elles allaient maintenant devoir vivre au palais de Buckingham, elles m’ont regardée d’un air horrifié… « Quoi ? » s’est exclamée Lilibet, vous voulez dire pour toujours ? » a rapporté leur gouvernante adorée. Adieu liberté, les années à venir seront celles de la formation au « job ». George VI sert de modèle. Dévotion et courage.

Et la guerre surgit. Londres est pilonné. Winston Churchill, appelé aux commandes de l’État, prône la résistance totale. Des conseillers envisagent d’envoyer George VI au Canada pour sa sécurité. On retiendra la célèbre phrase de sa femme : « Les enfants ne partiront pas sans moi, je ne partirai pas sans mon mari et le roi ne quittera le pays en aucune circonstance. »

Et la victoire advint, enfin. Le 8 mai 1945, dans les rues de la capitale, deux brunettes anonymes se glissent, excitées et grisées, parmi la plèbe en liesse.

Un bonheur n’arrive jamais seul, paraît-il. Quelqu’un a fait chavirer le cœur d’Elizabeth, un homme entrevu la première fois à 13 ans, en 1939, un excellent cadet de la marine, grand, blond, élégant, racé, mystérieux, exotique… Philip Mountbatten. Son arbre généalogique est aussi fourni que ses poches sont vides. Que dissimule ce fringant officier, sans palais fixe, à la trajectoire solitaire et rude ? Philip fut un gamin brinquebalé, né à Corfou en 1921 au sein de la famille royale grecque. Sa mère, Alice Mountbatten, est une arrière-petite-fille de la reine Victoria. Le tsar Alexandre III et le roi Édouard VII ont épousé ses grand-tantes, mais sa famille a dû fuir en catastrophe le coup d’État militaire. Sa mère déclare bientôt une maladie mentale. Elle erre dans des « sanatoriums » suisses. L’enfant va trouver refuge dans les pensionnats anglais et chez un énième oncle maternel, lord Mountbatten. Il sera quelquefois convié à Windsor.

Le roi apprécie ce lointain cousin, drôle et brusque. Élisabeth le scrute en douce. Ce sera lui et personne d’autre. Le roi, la cour, ces dignitaires zélés de la Couronne se méfient de ce « Grec », trop étranger, trop impatient, trop proche de son oncle Mountbatten soupçonné d’intriguer pour lui faire capturer le joyau. Il ne doit pas léguer aux futurs rejetons royaux le patronyme de Mountbatten. Déterminée, amoureuse, la chaste Élisabeth n’en démord pas, et elle l’emporte : le mariage est célébré à l’abbaye de Westminster à l’automne 1947. Deux enfants naissent vite, Charles, en 1948, Anne en 1950. La continuité dynastique est assurée.

À l’époque des tickets de rationnement, Élisabeth II incarne une promesse de fraîcheur. Guidée par Churchill, aidée par la reine mère, elle est une élève appliquée. Pour Philip, ce fut moins simple. Il bouillonne face aux pesanteurs de la cour et des traditions. Son courroux éclate lorsque le chef de gouvernement conseille de ne pas laisser ses enfants porter son nom : « Je ne suis qu’une foutue amibe », aurait-il vociféré. Comme souvent, Élisabeth ménage la chèvre et le chou, Charles et Anne seront des Windsor, mais les suivants et leurs descendants pourront s’appeler Mountbatten-Windsor.

Philip s’accommode du rôle de potiche, sa vie durant il marche trois pas derrière sa femme, à son service, les mains jointes dans le dos, sans pester. Elle lui a confié l’éducation des enfants. Il s’est montré duraille avec le tendre Charles, l’envoyant dans l’austère pension écossaise de sa jeunesse. Anne, plus pragmatique, plus rustre, a ses faveurs.

La reine fut-elle une captive de l’Histoire ou une novatrice ? Cheffe des armées et de l’Église anglicane, pieuse, elle a défendu une vision traditionaliste de l’institution, « elle et son père George étaient assez conformistes l’un l’autre, animés du souci de respecter les règles ». Élisabeth II écoutait longuement puis agissait, allergique à toute confrontation, à l’inverse de l’aïeule vénérée, Victoria.

En 1966, elle a eu 40 ans, deux autres fils, Andrew et Edward, et venait d’enterrer Churchill et avec lui une certaine idée de l’Angleterre. Entre deux âges, adepte de ses sempiternelles mises en plis, Élisabeth paraît, à l’instar de la monarchie, décalée. La déférence n’a plus cours, ces désuets « royals » symbolisent un folklore loufoque par temps d’alunissage. Le pire pour la monarchie se profile, l’indifférence.

Élisabeth II tolère, à reculons, qu’une équipe de télévision la suive plusieurs mois. Le documentaire de quatre-vingt-dix minutes, « Royal Family », est diffusé sur la BBC le 21 juin 1969. Catastrophe. Le téléspectateur découvre sa reine les doigts dans la vinaigrette, Philip s’occupant du barbecue. Des images très « classe moyenne » qui vont provoquer les ricanements. La magie s’étiole… Retiré des circuits, le film demeure introuvable. Elle ne commettra plus jamais l’impair. Et saura jongler avec le paradoxe : être à la fois ordinaire et extraordinaire, accessible et quasi divine.

Élisabeth applique les préceptes de sa grand-mère, la reine Mary, qui dînait sa tiare vissée sur le crâne : savoir maintenir une distance avec le commun. Lors de ses audiences hebdomadaires avec ses premiers ministres, elle offre la même présence absente, elle entend, conseille peut-être, évoque son expérience, mais ne s’aventure pas au-delà, jamais d’avis politique, jamais de soutien direct. Tous ont loué ces moments précieux pendant lesquels ils se confient, discutent, critiquent, avouent une hésitation, sans peur des fuites. « Elle ne faisait pas de distinction entre les partis, estime un ancien greffier de son conseil privé. Pour elle, tous appartiennent au même monde. » Élisabeth apprécie ses entrevues avec le « gauchiste » Harold Wilson, comme elle finit par admirer la détermination de Margaret Thatcher. Son préféré ? Winston, « parce que c’était toujours si drôle ».

La reine eut peu d’appétence pour la décennie 1990. Divorce de trois de ses enfants, presse à scandale déchaînée contre sa famille, soumission à l’impôt et son cher château de Windsor parti en fumée, « 1992 n’est pas une année dont je me souviendrai avec un plaisir infini », a-t-elle distillé au cours d’un discours resté célèbre pour son usage de la formule « annus horribilis ». Pour une fois, Élisabeth II oubliait-elle son si british détachement ?

Cette neutralité émotionnelle a pourtant provoqué l’une des plus graves crises du régime. Lorsque la reine choisit de rester en Écosse après le fatal accident de voiture de Diana, le 31 août 1997, les tabloïds grondèrent : souveraine invisible, « insensible » ; pas de drapeau en berne, pas de message de réconfort… L’écœurement. Il faudra le tacticien Tony Blair pour lui suggérer, avec le prince Charles, de rentrer à Londres et de se résoudre à une allocution télévisée. La tempête Diana s’éloigne, la maison royale tente de réformer la machine : ouverture de Buckingham au public, finances auscultées par le Parlement… La monarchie de droit divin se transforme, sous la pression accrue des médias, en une sorte de « monarchie de service public », selon le constitutionnaliste Vernon Bogdanor.

Les cheveux d’Élisabeth II ont blanchi, sa carapace s’est assouplie. Elle a fini par accepter Camilla Parker-Bowles, le grand amour contrarié de Charles. « Malgré toutes sortes d’obstacles, mon fils a brillamment franchi la ligne d’arrivée », concéda la reine le jour de leur mariage, enfin, en 2005.

La mort de son bourru de mari, parfois gaffeur, très franc, jamais bien loin, fut l’ultime épreuve : « Il a tout simplement été ma force et mon soutien », concédera-t-elle. Après soixante-treize ans de vie commune, il fallait continuer à tenir son rang.

La seule autre personne avec laquelle elle a sans doute été vraie, spontanée, fut sa joviale mère. Le dialogue suivant a été entendu à une première de théâtre, après une chamaillerie en voiture : « Pour qui te prends-tu ? » s’agaçait la reine mère. Réponse d’Élisabeth : « Je suis la reine, maman, la reine. » Jusqu’à sa mort en 2002, à 101 ans, elles se sont téléphoné chaque jour. Autre perte, autre drame intime, le décès, à 71 ans, de la sœur aimée, usée par une vie d’excès, d’oisiveté et de larmes. Le côté pile de la pièce ; Margaret ou le malheur, les sacrifices vains, le manque d’amour. La princesse que sa reine de sœur avait empêché d’épouser un divorcé…

Jeune, Elizabeth confiait à son professeur d’équitation que si « tout cela » ne s’était pas imposé, elle aurait été heureuse à la campagne entourée d’animaux. Une femme discrète aux plaisirs simples. Selon les mots de l’écrivain Ben Macintyre dans un numéro spécial du Times, en 2012, Élisabeth II « n’a cessé d’être intriguée, voire amusée, par l’étrangeté de son destin ».

Élisabeth fut aussi une arme diplomatique redoutable, dédiée à sa tâche, non sans plaisir, entrain et curiosité. Sur les recommandations du gouvernement, elle voyageait ou recevait en ses châteaux. Dès 1956, elle charma le premier secrétaire du Parti communiste d’URSS, Nikita Khrouchtchev, en visite d’État. Il s’extasiera devant cette femme « sans prétention, dépourvue du dédain que l’on pourrait attendre de la royauté ». Son mutisme forcé sur les questions politiques ne traduisait pas une vacuité de pensée. En 1998, le roi Abdallah d’Arabie saoudite fut conduit par Élisabeth en personne au volant de sa Jeep, sans ceinture et à vive allure. Elle n’obtempéra pas à son exigence de ralentir, lui parlant tout au long du trajet, peut-être par solidarité à l’égard des Saoudiennes privées du droit de passer le permis de conduire… qu’elle n’avait pas non plus !

« Avec elle, il ne fallait pas attendre de tonitruantes déclarations mais observer les petits gestes. […] Quand elle est apparue, de vert vêtu, en Irlande, l’effet fut encore symboliquement plus puissant. » « Ma’am » avait parcouru près de 130 pays, mais elle avait dû atteindre ses 85 ans pour fouler le sol de son voisin le plus proche. Au printemps 2011, à Dublin, il fallut mobiliser 10 000 policiers pour qu’elle puisse s’incliner en toute sécurité devant le mémorial dédié aux combattants pour la république gaélique. « Tant de gens l’ont félicitée et à raison », s’est réjoui le prince William pour qui cet acte fut l’un des plus importants de son règne.

La légende l’a dite plus à l’aise avec les hommes qu’avec les femmes, avec les chiens qu’avec le genre humain. Elle n’a jamais fait montre d’un immense progressisme. La primogéniture masculine ne s’est, par exemple, achevée qu’en 2013. On ne lui a connu qu’un seul désir, mais chevillé au sceptre : protéger l’institution.

Elle a subi sans ciller la fin de la pairie héréditaire des lords, a validé le remariage de son fils, accepté l’idée de la roturière Kate Middleton pour future reine, comme celle de son petit-fils Harry d’épouser une actrice américaine, divorcée, malgré les sinistres souvenirs que cette nouvelle péripétie pouvait soulever. D’accord pour véhiculer les valeurs « modernes » au sein de l’opinion publique, mais avec une limite : ne pas nuire au bon fonctionnement du palais. Harry l’a expérimenté, lui qui pensait possible de participer à une royauté à temps partiel. Lui et Meghan seront effacés des manuels d’histoire à mesure que William, puis son fils George, prendront leur essor.

Le « pont de Londres », nom de code d’Élisabeth II choisi depuis longtemps pour signifier la mort de la reine dans les premiers échanges entre secrétaires privés et membres du gouvernement, est tombé. Il emporte avec lui le mystère. Le journal intime d’Élisabeth II sera versé aux archives royales du château de Windsor, inaccessible pour l’éternité.

Entente cordiale avec 10 french presidents

Entre l’Hexagone et sa royale voisine, un air de love story sur fond de goût pour la culture et la tradition équestre françaises. La reine, qui maîtrise notre langue à la perfection, a consacré cinq voyages officiels à la France, son record européen. Aucun président ne l’a autant impressionnée que Charles de Gaulle.

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