À propos de l’école à trois vitesses

Cette semaine, le mouvement École ensemble est revenu à la charge en demandant d’abolir les écoles privées ou à vocation particulière au profit d’une école presque entièrement publique. Et elle propose un plan concret pour y parvenir.

La fusion du privé et du public permettrait même des économies annuelles de 100 millions, contrairement à ce qui a toujours été avancé, selon le mouvement.

Son rapport dénonce l’écrémage des élèves fait par le privé et certaines écoles publiques (international, sport-études, etc.) au détriment du public dit « régulier ». Cette sélection mène au manque de mixité sociale dans les écoles, notamment publiques, et à l’affaiblissement des classes « régulières », avec ses effets sur les élèves et la motivation des enseignants, dit le mouvement.

Dans la région de Montréal, 27 % des élèves francophones fréquentent le réseau privé, selon des données du ministère de l’Éducation1. La proportion est de 25 % à Québec. En ajoutant les écoles à vocation particulière du public, cette proportion grimpe encore.

Premier commentaire : le mouvement bénévole dirigé par Stéphane Vigneault a fait un travail de recherche remarquable pour présenter son « plan pour un réseau scolaire commun », qui est intéressant.

Il cite en particulier un rapport du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) sur le sujet, en plus d’avoir mandaté un économiste sérieux (François Delorme) pour estimer les impacts financiers de sa réforme.

Le « plan » enverrait tous les élèves du primaire et du secondaire dans leur école publique de quartier, sans sélection, essentiellement. Il propose aussi une solution concrète pour répartir certains élèves hors de leur quartier immédiat pour faire en sorte que les quartiers défavorisés ne se retrouvent pas avec une clientèle uniformément plus faible ou démunie.

Le plan du mouvement, cela dit, est contestable sur plusieurs aspects. D’abord, les économies de 100 millions apparaissent exagérées. Le rapport fait l’hypothèse que la réforme ferait passer seulement 49 % des élèves du privé vers le public. Les autres (51 %) accepteraient de rester au privé malgré l’explosion des droits de scolarité causée par l’abolition des subventions.

Les auteurs jugent que les Québécois auraient le même comportement que les Ontariens pour la part qui resterait au privé non subventionné, alors qu’on peut imaginer que leur sensibilité aux droits de scolarité soufflés du privé serait plus grande, vu leur richesse relative moindre.

De plus, l’étude sous-estime les coûts d’un élève au privé (et donc surestime les gains de la fusion). Par exemple, les écoles privées ont un nombre bien plus grand d’élèves par classe qu’au public, où les conventions collectives dictent les règles. Ce passage du privé au public pourrait faire augmenter de 375 le nombre de classes au secondaire, selon les estimations de Catherine Haeck, professeur d’économie à l’UQAM.

Le plan laisserait aux écoles privées devenues publiques leur autonomie de gestion, ce qui est une bonne idée. Toutefois, il est illusoire de penser que leur soumission au réseau public plus rigide et bureaucratique n’entraînerait pas des coûts additionnels par rapport au mode de fonctionnement actuel.

L’aspect financier n’est cependant pas le plus important. Le Québec aurait certainement les moyens de se payer une réforme qui coûterait, disons, 100 millions par année (plutôt que d’entraîner des économies), si les effets attendus étaient éminemment favorables.

Or, le constat est loin d’être aussi clair. Au contraire, les résultats de nombreuses études canadiennes et internationales concluent que les élèves québécois performent significativement mieux que les autres.

Nos moins nantis réussissent même souvent mieux qu’ailleurs, ou aussi bien. Que ce soit à l’âge de 10 ans, 13 ans ou 15 ans. Par comparaison avec le reste du Canada, la France, les pays nordiques ou les États-Unis.

En mathématiques, nos élèves plus faibles réussissent mieux qu’ailleurs, mais nos plus forts sont tellement plus forts qu’il s’en dégage un écart plus grand. Est-ce vraiment inéquitable ?

Le rapport du Conseil supérieur de l’éducation de 2016, sur lequel repose la prémisse du plan d’École ensemble, jugeait que le Québec avait l’un des systèmes d’éducation les plus inéquitables au Canada. Or, l’analyse statistique du Conseil à ce sujet a été vilipendée par des experts pour sa faiblesse méthodologique.

Enfin, le plan propose de généraliser les programmes particuliers dans les écoles, par exemple pour les sports, la musique, mais sans « ségrégation » aucune. Cette idée ressemble à celle expérimentée avec succès dans certaines écoles, selon un reportage de ma collègue Marie-Eve Morasse.

Mais une question demeure : que fait-on des élèves doués, qui avancent vite et qui s’ennuient quand le niveau général est trop faible ? C’est vrai au hockey, comme en musique ou dans les matières scolaires, comme les maths, le français ou les sciences. Pourquoi se priver de nourrir leurs talents ?

Autre commentaire : la suggestion du plan de limiter le choix des parents à une seule école de quartier créera d’autres formes d’iniquité. Elle obligera à déménager pour changer d’école et finira par transformer les quartiers selon la respectabilité de ses écoles.

En dépit de ces critiques, le mouvement École ensemble met le doigt sur des faiblesses incontournables de notre système d’éducation, notamment l’alourdissement des classes « régulières » causé par l’écrémage – financier ou scolaire – et ses effets néfastes sur les élèves, de même que la démotivation du personnel enseignant. L’enjeu de mixité sociale et d’équité dans les services est réel, comme celui des difficultés plus grandes des garçons.

Le plan donne l’occasion de s’interroger sur des solutions. Est-il possible de constituer des écoles secondaires publiques socialement mixtes (en force scolaire comme en revenus) sans désavantager les plus doués ? Devrait-on limiter la sélection des élèves en deçà d’un certain âge, par exemple dès la maternelle ? Comment tirer parti des forces du réseau privé ?

« Le plan du mouvement École ensemble mettra 10 ans à être implanté et il n’améliorera pas le sort des élèves les plus vulnérables, croit Catherine Haeck, de l’UQAM. Il reste qu’il serait souhaitable qu’on mette les experts autour d’une table pour proposer des solutions. Le Québec est mûr pour une grande réflexion sur ces enjeux de l’éducation. »

1. Les données du rapport du mouvement École ensemble, tirées ultimement d’un rapport de la Fédération des syndicats de l’enseignement de 2016, estiment à 39 % la part des élèves francophones qui fréquentent le privé à Montréal. Les plus récentes données du ministère de l’Éducation (MEQ) pour 2020-2021 en estiment plutôt la proportion à 34 %. En englobant Laval et la Montérégie, la proportion pour la région de Montréal est de 27,3 %, en hausse de 3 points de pourcentage depuis 15 ans, selon les données du MEQ. À Québec, la hausse est aussi de 3 points sur 15 ans, à 24,9 %.

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