Guerre en Ukraine

Dix millions d’Ukrainiens dans le noir

Kyiv — Une autre frappe de missiles russes s’est abattue sur l’Ukraine mercredi, alors que le pays n’arrive plus à rétablir son réseau électrique et que l’hiver s’installe.

« C’est une nouvelle vague d’attaques de la Russie contre les infrastructures critiques de l’Ukraine », a déploré un responsable du ministère ukrainien des Affaires étrangères. Depuis plusieurs semaines maintenant, l’envahisseur russe cible systématiquement les infrastructures de transport et de distribution de l’électricité.

« Plus de 10 millions d’Ukrainiens sont privés d’électricité actuellement, soit le quart de la population », a précisé le porte-parole officiel du Ministère, Oleg Nikolenko.

Des discussions sont en cours avec le Canada et des documents circuleraient au sein de l’appareil fédéral, selon une source officielle, mais le Canada n’a pas la capacité industrielle de fournir à son allié sinistré des équipements lourds de rechange, comme des transformateurs, plaide-t-on.

« C’est avec l’électricité qu’on fournit aussi l’alimentation en eau potable et le chauffage », a affirmé M. Nikolenko, afin d’illustrer le caractère essentiel de l’énergie électrique.

L’entrevue s’est déroulée dans un bunker du Ministère, plusieurs niveaux sous terre, dans une petite cellule bétonnée, en raison des nouvelles frappes russes.

Ces bombardements surviennent alors que le Parlement européen a reconnu le jour même la Russie comme un « État promoteur du terrorisme », en appelant les États membres de l’Union européenne à adopter des sanctions plus musclées contre le pays de Vladimir Poutine.

Kyiv était encore plongé dans l’obscurité mercredi soir et l’approvisionnement en eau potable était limité. Dans un hôtel où se trouvent des représentants des médias étrangers, en plein centre-ville, tout près de la place de l’Indépendance, les clients étaient priés de limiter leur consommation d’eau.

Bombardements

La sirène a été entendue vers 12 h 30, heure de Kyiv. Un bâtiment de deux étages a été touché et des personnes ont été blessées, selon des renseignements que La Presse Canadienne n’a pas été en mesure de vérifier.

Néanmoins, les résidants de Kyiv vaquaient normalement à leurs occupations mercredi après-midi.

Les commerces, cafés, restaurants, marchés d’alimentation étaient ouverts. Il y avait beaucoup de circulation dans les rues. Malgré le froid et la grisaille, des passants et promeneurs s’arrêtaient place Mykhaïlivska, près de la cathédrale Saint-Michel, pour jeter un œil sur les trophées de guerre de l’armée ukrainienne : plusieurs chars, obusiers autotractés et véhicules de transport de troupes russes complètement détruits.

L’armée ukrainienne a confirmé mercredi que plusieurs villes avaient été touchées, dont Lviv et Odessa. Les autorités ont précisé que des infrastructures énergétiques avaient été ciblées, ainsi que des bâtiments résidentiels. La défense antiaérienne aurait réussi à abattre certains des missiles.

« L’hiver sera très difficile pour les Ukrainiens en raison de la terreur des missiles russes.  »

— Oleg Nikolenko, porte-parole officiel du ministère des Affaires étrangères

Le maire de la ville, Vitaliy Klitschko, a affirmé à un média allemand que ce sera « le pire hiver » depuis la Seconde Guerre mondiale et que les citoyens doivent se préparer en conséquence.

L’armée russe détruit autant les centrales de production d’énergie que le réseau des lignes à haute tension, les postes de distribution, les transformateurs, bref, toute infrastructure de production et de distribution d’électricité.

L’Ukraine a donc des besoins criants. Le pays demande à tous ses alliés une aide logistique et financière pour pouvoir produire et distribuer l’électricité dans les mois qui viennent : pièces de rechange, génératrices, transformateurs, etc.

« Tout ce qui peut aider les Ukrainiens à endurer le froid », a résumé M. Nikolenko.

« Ces attaques n’affecteront pas la volonté de vaincre des Ukrainiens », a-t-il assuré pour conclure.

Freedom on Fire : Ukraine’s Fight for Freedom

L’invasion russe en documentaire

Ottawa — C’est une histoire de bunkers.

Un à Soumy, où des humoristes s’installent sur une scène de fortune pour dérider une salle obscure remplie d’Ukrainiens qui fuient les bombardements russes.

Un à Kharkiv, dans un espace souterrain où un orchestre de chambre joue Vivaldi.

Un autre à Marioupol, dans les entrailles de l’aciérie Azovstal, où Anna Zaïtseva a passé plus de deux mois avec son bambin Svyatoslav, alors âgé de 6 mois.

« Je dois encore lui cacher le visage pour qu’il s’endorme, comme je le faisais pour le protéger des morceaux de plafond qui tombaient », raconte la jeune femme.

Née à Marioupol, où elle enseignait le français, Anna est au Canada pour la tournée de promotion du documentaire Freedom on Fire : Ukraine’s Fight for Freedom.

Elle est accompagnée de la journaliste Natalia Nagorna, qui est elle aussi à l’affiche du film réalisé par Evgeny Afineevsky, cinéaste israélo-américain.

Le petit Svyatoslav, lui, est resté à Berlin, où la famille s’est réfugiée. Enfin, pas toute la famille : Anna n’a pas signe de vie de son mari depuis six mois.

« Je sais qu’il est en captivité, mais j’ignore où. Je sais aussi qu’il a une grave blessure au genou. »

— Anna Zaïtseva

Elle le sait parce qu’elle l’a vu dans une vidéo, le 16 mai dernier : « C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant – en image », explique-t-elle dans les locaux de l’ambassade d’Ukraine au Canada.

C’est en bonne partie pour lui qu’elle a voulu participer au film du réalisateur à qui l’on doit Winter on Fire : Ukraine’s Fight for Freedom, offert sur Netflix.

« Mon mari et d’autres combattants sont encore prisonniers. Il faut que l’enjeu soit soulevé, surtout que l’hiver s’en vient », dit celle qui parle un français impeccable.

Une victoire plutôt qu’une autre

Le documentaire – dont la comédienne Helen Mirren a assuré en partie la narration – sera projeté jeudi au Musée des beaux-arts du Canada en présence de plusieurs dignitaires, dont la gouverneure générale du Canada, Mary Simon, ainsi que l’ambassadrice de l’Ukraine à Ottawa, Yulia Kovaliv.

Il voyagera ensuite aux États-Unis avec ses artisans, qui doivent aussi en profiter pour rencontrer des membres du Congrès américain.

Et on a espoir qu’il se retrouve sélectionné aux Oscars, comme Winter on Fire avant lui, en 2016.

« Honnêtement, ça m’importe plus qu’on gagne la guerre qu’un trophée. »

— Natalia Nagorna, journaliste

Malgré ses 20 ans de métier, la journaliste télé a été ébranlée par la couverture des évènements des derniers mois.

Dans le documentaire, on la voit s’y reprendre par deux fois avant de réussir à livrer un message d’appui aux troupes ukrainiennes, ses yeux bleus embués de larmes.

« Vous vous souvenez dans le plan tout juste avant, le soldat avec qui je marchais ? Il venait d’être tué », relate-t-elle en entrevue.

Elle essayait de dire : « Nous attendons que vous reveniez tous vivants. »

Une guerre du Moyen Âge

Quelques heures avant l’entretien, on apprenait que des frappes russes avaient fait des morts – encore – à Kyiv, d’où est originaire Natalia Nagorna.

Les missiles de croisière ont aussi provoqué des coupures massives d’électricité et d’eau dans la capitale ukrainienne.

Tout cela, parce que Vladimir Poutine prétend vouloir « dénazifier » le pays, s’indigne la journaliste.

« Son but, c’est de détruire notre peuple, notre nation. Nos enfants », souffle-t-elle.

Quand Anna Zaïtseva a finalement été évacuée de l’aciérie Azovstal, labyrinthe de bunkers construit pendant la guerre froide, après 65 jours, elle a eu précisément ce sentiment.

« Ils ont essayé de nous enlever ce qui était en lien avec des symboles nationaux, par exemple mon médaillon avec le trident ukrainien », raconte-t-elle.

Un monogramme que porte aussi au cou Natalia Nagorna, selon qui l’armée russe a replongé le monde dans le Moyen Âge avec ses méthodes guerrières.

« C’est une guerre de civilisation. Une guerre digne du Moyen Âge », murmure-t-elle.

Des Orques et des Oompa Loompas

Dans les profondeurs de Soumy, alors même que les troupes russes s’embourbaient sur le champ de bataille en Ukraine, l’humoriste Ilia Glouchenko ripostait avec des mots.

« On appelle l’armée russe les Orques, mais c’est inexact », lâchait-il en puisant dans ses références de la trilogie du Seigneur des anneaux.

« Les Orques font peur. Les soldats russes, eux, sont comme des Oompa Loompas intoxiqués aux sels de bain », écorchait le comique dans le bunker.

4

Nombre de prix remportés jusqu’à présent par le documentaire sur le circuit des festivals en 2022, dont un pour le meilleur film (Mill Valley) et un autre pour le meilleur réalisateur (Savannah)

source : IMDB

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