Poursuite de l’ex-numéro deux de l’UPAC

« Tu démissionnes ou on va te congédier ! »

La descente aux enfers médiatique de l’ex-numéro deux de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) en 2017 est intimement liée à l’arrestation controversée du député Guy Ouellette, aurait sous-entendu à son bras droit le commissaire Robert Lafrenière.

« De son propre aveu, Robert [me] dit : “Regarde, depuis que j’ai arrêté Ouellette, ben c’est ça qui se passe !” », a révélé Marcel Forget dans un témoignage émotif au palais de justice de Montréal.

Le procès civil de l’ancien commissaire adjoint de l’UPAC, qui réclame 2 millions de dollars au gouvernement du Québec pour son « congédiement », s’est poursuivi sous haute tension mercredi en effleurant à nouveau les enquêtes les plus explosives de l’UPAC envers des politiciens, comme Mâchurer et Serment.

Dans un climat de franche hostilité entre son avocat et la représentante du Procureur général, Marcel Forget a tiré à boulets rouges sur le gouvernement et les journalistes de Québecor pour avoir provoqué son « congédiement », il y a trois ans. Depuis, il est « malheureusement radioactif », déplore-t-il.

Congédié pour « raisons politiques »

Selon son avocat, MDaniel Rochefort, le policier chevronné a été congédié pour des « raisons politiques » dans la foulée de l’arrestation de Guy Ouellette – un adversaire notoire de Robert Lafrenière. Le Procureur général maintient qu’il a démissionné de son propre gré.

Aux yeux de Marcel Forget, c’est une cascade de révélations médiatiques qui a mené à son départ forcé, le 30 novembre 2017.

Tous les regards se tournent vers le commissaire adjoint en octobre 2017 lorsque la fonctionnaire Annie Trudel – aussi conjointe de Guy Ouellette – allègue qu’un haut fonctionnaire de l’UPAC tremperait dans la corruption. « On visait mon intégrité », tranche Marcel Forget.

Quelques jours plus tard, Le Journal de Montréal publie en manchette un reportage sur Marcel Forget. On allègue que le numéro deux de l’UPAC avait fait activement la promotion auprès de ses collègues de l’entreprise Newtech dans les années 2000. Le « frein révolutionnaire » de cette entreprise aurait toutefois fait perdre des fonds importants à ses actionnaires. À ce sujet, Marcel Forget défend mordicus son intégrité.

C’est dans ce contexte que le grand patron de l’UPAC Robert Lafrenière aurait dit à son bras droit, en marge des études de crédits à Québec, que son traitement médiatique était lié à l’arrestation de Guy Ouellette, survenue un mois plus tôt. « J’ai dit à Robert : ‟Je n’ai pas affaire à ça, moi !” », a lancé le témoin, qui était responsable de la vérification de l’intégrité des entreprises à l’UPAC.

Appui de Robert Lafrenière

Même pendant la tempête médiatique de novembre 2017, Robert Lafrenière a continué de l’appuyer, assure Marcel Forget. Jamais, d’ailleurs, il n’a été suspendu, insiste-t-il. Mais le 30 novembre, à la suite d’un nouvel article du Journal de Montréal, tout dérape à la suite d’une discussion avec le secrétaire général associé du gouvernement, André Fortier.

« Tout le monde me rassure jusqu’à tant de me faire menacer : “Tu démissionnes ou on va te congédier !” Mais j’ai dit : “Vous allez me congédier pourquoi ?” “On va en trouver !”… C’est pour ça que je suis ici [au tribunal]. Je m’excuse, mais j’ai des larmes de trois ans dans les yeux et elles sortent aujourd’hui. »

— Marcel Forget

Plus tôt dans le procès, l’ancien ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux et l’ancien commissaire de l’UPAC Robert Lafrenière ont témoigné que Marcel Forget avait bel et bien remis sa démission. M. Coiteux a aussi soutenu que le commissaire adjoint n’avait « jamais nié » les faits révélés par Québecor.

« Ce qu’il a dit n’était pas vrai, a tranché le témoin. J’ai nié à tout le monde. J’ai expliqué à M. [André] Fortier deux fois, à M. Lafrenière, qui me disait “je te crois”, aux journalistes, à ses patrons, au vérificateur général, malgré tout ça, j’ai été menacé. »

Québecor lui aurait offert un emploi

En février 2018, après avoir poursuivi le gouvernement, Marcel Forget affirme avoir rencontré des patrons de Québecor pour réclamer des réponses.

« Je leur ai demandé : “Pourquoi vous avez fait ça ?” La réponse que j’ai eue, c’est : “Lafrenière ne nous parlait plus depuis un an, on lui en devait une.” C’est ça que j’ai eu comme réponse. »

— Marcel Forget

Selon ses dires, les patrons de Québecor – qui n’ont pas été nommés – lui auraient même « offert un travail » pendant la rencontre. « Ils ont été super gentlemen, je n’ai rien à dire. On a mangé un poulet dans une boîte de carton. Ils ont été très transparents », a-t-il affirmé.

Marcel Forget a également abordé brièvement la fuite de deux fiches signalétiques de l’enquête Mâchurer visant l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ancien argentier du Parti libéral du Québec Marc Bibeau. L’avocate du Procureur général, MFrance Bonsaint, s’est toutefois vivement opposée à cette série de questions.

Le témoin a cependant relaté une conversation avec son patron Robert Lafrenière au sujet de la « problématique majeure » de fuite d’informations à l’UPAC. « Quand on est arrivés à l’étude de crédits, Robert a mentionné : “Je vais pogner le bandit qui a fait ça.” Les discussions que j’avais eues avec Robert, [c’est qu’]il avait des doutes sur les personnes qui avaient fuité », a dit Marcel Forget.

Son témoignage se poursuit jeudi matin devant la juge Janick Perreault, de la Cour supérieure. L’ancien ministre Martin Coiteux, maintenant haut dirigeant à la Caisse de dépôt et placement du Québec, devrait ensuite terminer son témoignage amorcé mardi.

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