Dans une salle de spectacle avec Alfa Rococo

Mercredi soir, notre journaliste a assisté au spectacle virtuel que donnait le duo Alfa Rococo en direct de L’Anti Bar & Spectacles. La salle du quartier Saint-Roch, à Québec, est sans doute la plus grouillante de la province depuis le début de la pandémie. Récit de notre soirée et état des lieux avec le promoteur Karl-Emmanuel Picard.

Mercredi soir, Alfa Rococo donnait un spectacle à L’Anti Bar & Spectacles « devant » des centaines de spectateurs. Au cours du prochain mois, la salle accueillera des artistes pratiquement tous les soirs. Sans Pression et Pilou s’y produiront sous peu. Même Marjo ira faire un tour.

C’est bien sûr un spectacle virtuel qu’Alfa Rococo donnait en plein couvre-feu et en direct de L’Anti, qui était retransmis sur www.lepointdevente.com. Nous étions seuls dans la salle, exception faite des membres de l’équipe technique et du promoteur Karl-Emmanuel Picard.

À la fin du spectacle, en interprétant Nos cœurs ensemble, Justine Laberge peinait à retenir ses larmes en chantant « À nous deux, plus forts, il me semble ». Un moment touchant durant cette performance qui a fait un grand bien aux gens qui regardaient de la maison (a-t-on pu constater en lisant les nombreux commentaires qui ont suivi).

C’était frappant de constater à quel point plusieurs chansons d’Alfa Rococo sont des remèdes efficaces contre la morosité de la pandémie – chercher la lumière dans des moments sombres étant une quête qu’on retrouve dans de nombreux textes du duo.

Sur Phénix, Justine Laberge lance à David Bussières : « Allons voir tous les pays qui n’existent pas... » Dans L’amour et le chaos, autre pièce porteuse d’espoir, la chanteuse parle d’un « rayon de soleil sur l’hécatombe ». Et il y a bien entendu le plus récent extrait d’Alfa Rococo, Les choses invisibles, sorti en avril dernier. « Si tout ne tient qu’à un fil / Ne le perdons pas / L’essentiel est invisible. »

C’est à l’aînée de Justine Laberge et David Bussières que l’on doit le thème de cette chanson, et c’était bien avant la pandémie.

« Ma fille ne se sentait pas bien et elle m’a dit : “J’ai des choses invisibles en moi.” J’ai trouvé cela tellement beau que je l’ai noté dans mon cahier. »

– Justine Laberge

Pour combler le vide causé par l’absence du public (qui ponctue généralement les transitions d’une chanson à l’autre), le duo a eu la bonne idée de faire des blagues avec des applaudissements préenregistrés et d’insérer quatre témoignages de gens touchés par sa musique. Notamment celui d’une femme qui a un cancer du sein et à qui la chanson Météore rappelle de profiter du moment présent.

Justine Laberge a salué des spectateurs, dont une certaine Mélissa Tremblay qui en était à son 75e spectacle d’Alfa Rococo. Il y avait même des oiseaux de nuit qui regardaient le spectacle de l’Europe malgré le décalage horaire.

Un « vrai » spectacle

« Un spectacle est un échange d’énergie », dit David Bussières. Cet échange est plus difficile de façon virtuelle, mais le direct permet une interaction avec les spectateurs. Mercredi soir, Alfa Rococo a eu une pluie de commentaires positifs tout au long de sa prestation.

Alfa Rococo a fait plusieurs captations, mais il s’agissait mercredi soir de son premier véritable spectacle depuis le début de la pandémie. Après le test de son, le duo était fébrile. « C’est la première fois qu’on se produit sur une vraie scène. J’ai eu une petite émotion quand j’ai eu les éclairages au visage », nous a dit Justine Laberge.

Autre raison d’être fébriles : les parents passaient une première soirée depuis fort longtemps sans leurs deux filles âgées de 3 et 6 ans.

À 20 h, David Bussières réglait toujours un pépin technique sur ses pédales (qui remplaçaient en quelque sorte les musiciens qui les accompagnent normalement sur scène). Comme un pro, il a commencé le spectacle 10 minutes plus tard comme si de rien n’était. À la fin, sa compagne et lui étaient très satisfaits. Même ravis. Avec raison.

« Si on peut avoir apporté un peu de bonheur aux gens... », a laissé tomber Justine Laberge.

23 000 accès vendus partout dans le monde

Le spectacle d’Alfa Rococo était le 87e spectacle virtuel en direct que Karl-Emmanuel Picard produisait depuis le début de la pandémie. Il a vendu plus de 23 000 billets (ou plutôt « accès », car plusieurs membres d’une même bulle peuvent en profiter) dans près de 40 pays.

Karl-Emmanuel Picard est copropriétaire de L’Anti Bar & Spectacles, et il est à la tête de la boîte de production District 7.

Depuis le début de la pandémie, il a produit des spectacles virtuels à L’Anti, mais aussi dans d’autres salles comme l’Impérial.

Jusqu’au mois d’avril, il présentera pratiquement un spectacle par soir. Citons ceux de Marjo et d’Hanorah. Sans compter une soirée 123 Punk avec Rej Laplanche et des invités spéciaux (Joey Cape, Carotté). Et un spectacle des Petites Tounes (à L’Anglicane) que bien des parents vont apprécier pendant la semaine de relâche.

La rappeuse Emma Beko se produira à L’Anti le 19 mars. Mercredi, elle est venue faire un saut au test de son d’Alfa Rococo, car elle était de passage à Québec pour un spectacle-vitrine (dans le cadre du festival Phoque OFF). « J’ai plein d’idées et je veux vraiment impressionner les gens. »

La disposition de L’Anti a par ailleurs été revue et corrigée pour les captations et pour respecter les mesures sanitaires. Des toilettes et le vestiaire ont été transformés en régie.

Le virtuel, c’est un pari certainement à moyen terme pour Karl-Emmanuel Picard. « Avec les variants et la vaccination, ce n’est pas demain la veille que les spectacles comme avant vont reprendre », estime-t-il. À chaque spectacle, il fait travailler une douzaine de personnes, dont les sonorisateurs Olivier Quirion et David Lizotte, ainsi que les vidéastes Daniel Vandal et Alexandre Richard.

Pendant le spectacle d’Alfa Rococo, le réalisateur Soufiane Benrqiq semblait jouer à des jeux vidéo dans sa régie. C’était impressionnant à voir.

Et après ?

Karl-Emmanuel Picard a grandi dans le monde de la musique. Pendant 35 ans, son père a été traiteur pour pratiquement toutes les stars internationales qui passaient par la ville de Québec (Paul McCartney, David Bowie, Madonna). Il a aussi travaillé sur la tournée européenne de sa cousine Pascale Picard.

Pourquoi a-t-il décidé de se lancer dans les spectacles virtuels ? Quand la pandémie a commencé, il s’est senti investi de la mission de venir en aide à la scène locale, raconte-t-il.

Filmé avec son téléphone intelligent de son domicile de Chicoutimi, Orloge Simard était en vedette de la première captation virtuelle produite par District 7 au début du confinement. « Nous avons vendu 900 billets. »

Le reste appartient à l’histoire. Karl-Emmanuel Picard a présenté près de 90 spectacles à ce jour et il a obtenu plusieurs subventions. Il espère toujours obtenir celle appelée « Ambitions numériques » du ministère de la Culture et des Communications.

L’homme de 31 ans a justement de l’ambition (et de l’énergie) à revendre. Son équipe et lui documentent en images tout ce qu’ils entreprennent pendant la pandémie.

« Peut-être que ça va servir dans 30 ans », dit-il. Ce sera assurément une période historique de l’industrie du spectacle. Mais est-ce que les spectacles virtuels vont rester ? On l’ignore... Chose certaine, Karl-Emmanuel Picard n’aura pas laissé le train passer.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.