Opinion

L’étrange stratégie médiatique des juges

Le chroniqueur Yves Boisvert a commencé sa chronique de dimanche en citant le juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner. « J’ai été scandalisé. J’ai été frustré », affirmait le plus haut magistrat du pays.

Certes, le juge Wagner avait toutes les raisons du monde de se montrer choqué de l’affaire entourant la démission du juge Michel Girouard. Les contribuables auraient payé plus de 5 millions de dollars pour parvenir à expulser le juge de son banc. Mais prendre publiquement la parole pour exiger des élus qu’ils modifient la Loi sur les juges était un geste inusité. Surtout pour celui qui, en attendant la nomination d’un remplaçant à Julie Payette, est de facto le chef d’État du Canada.

Cette pratique s’inscrit toutefois dans une nouvelle tendance. Les juges sont de plus en plus présents sur la place publique et certaines de leurs stratégies de communication rappellent celles de groupes de pression. Certes, l’opinion des juges à la retraite est recherchée. Leur expérience permet d’avoir un éclairage fort instructif de l’administration de la justice. Mais qu’en est-il des juges en fonction ?

Il y a quelques jours, un étrange bras de fer entre la juge en chef de la Cour du Québec et le ministre de la Justice avait fait la manchette. La juge Lucie Rondeau estimait que l’anglais devait être un critère essentiel à l’embauche de nouveaux juges, ce que le ministre Simon Jolin-Barrette désapprouvait. La Presse avait diffusé des extraits exclusifs de la correspondance entre la juge et le ministre.

Rendre publique une correspondance entre les titulaires de deux institutions est une pratique exceptionnelle qui est habituellement utilisée en dernier recours. Face à deux versions opposées, les journalistes cherchent naturellement à trouver la personne qui a tort ou qui a menti. Coincé dans le coin du ring médiatique, l’un des adversaires choisit habituellement cette tactique inspirée des procès civils pour se dégager des câbles. Face à cette preuve écrite, le coup porté peut mettre en échec l’opposant qui avait prétendu autre chose pour sa défense.

L’inélégance de la manœuvre empruntée par la Cour du Québec laissait croire à une tactique empruntée par une jeune organisation militante qui faisait ses premières armes dans l’usage de moyens de pression sur la place publique.

L’autre interprétation de ce geste nous laisserait penser que cette manœuvre s’inscrivait dans une stratégie de communication plus large et très structurée. Le recours au tribunal populaire par la titulaire en chef d’un tribunal judiciaire – une pratique inusitée quand on y pense – ne serait que la première étape d’un grand plan qui en comporte plusieurs. Cette seconde hypothèse est tout aussi plausible que la première. Il est difficile de croire qu’il fallait coincer ainsi un ministre dans le coin du ring pour une question aussi bénigne qu’un critère d’embauche.

Ces différentes initiatives de relations publiques cacheraient-elles un retour en force du « gouvernement des juges » ? Ou, au contraire, la magistrature est-elle en train de constater qu’il est préférable de participer au débat public pour s’assurer que les citoyens maintiennent leur confiance envers le système de justice ? Après tout, la réputation du système a été fortement ébranlée par les retentissants échecs du procès des motards et des acteurs de la collusion dans la construction, ou encore par la remise en liberté de criminels à cause de l’arrêt Jordan.

Rappelons toutefois une évidence : les règles du tribunal populaire ne sont pas les mêmes que celles du tribunal judiciaire. Tôt ou tard, la magistrature devra clarifier son rôle et les raisons qui l’amènent à intervenir plus fréquemment dans des débats sociaux. Sur la place publique, on ne peut pas toujours se cacher derrière sa toge après avoir lancé un pavé dans la mare en prétendant être soumis à un devoir de réserve qui, visiblement, est à géométrie variable.

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