La popote roulante mexicaine de l’île d’Orléans

Un couple de Québec nourrit le ventre et l’âme des travailleurs agricoles étrangers

Un couple de Québec nourrit le ventre et l’âme des travailleurs agricoles étrangers

Île d’Orléans — C’est une fin de journée d’été chaude et lumineuse. Sur le chemin Royal de l’île d’Orléans, un camion Mercedes roule tranquillement avec à son bord une précieuse cargaison de tortillas, de tostadas, de guacamole…

« Je ne roule jamais au-dessus de 80 km/h », avait prévenu Mario Campo. Et il disait vrai. L’homme respecte scrupuleusement la limite de vitesse, alors que des conducteurs pressés s’agglutinent derrière lui.

Mario et sa femme, Alejandra Hernandez, font leur « run de lait », ou « run de leche ». Les deux restaurateurs passent le printemps et l’été à sillonner l’île d’Orléans, pour livrer aux travailleurs étrangers des produits de chez eux.

Parvenus à la ferme Léonce Plante, ils garent leur camion sous un vieil arbre, devant une maison de cultivateur ancestrale. Les travailleurs sont encore aux champs. Mais à 18 h, ils commencent à s’approcher. Les portes du camion s’ouvrent, et le rituel commence.

Des tortillas, de la salsa, une boisson gazeuse à la mangue… Cesar Odulio Majin Sobal remplit son sac puis paye. Ce travailleur agricole mexicain en est à sa deuxième saison au Québec. Il s’ennuie de sa famille. Mais il s’ennuie aussi des plats typiques de chez lui, dans l’État de Veracruz.

« En vérité, oui, la nourriture me manque. Je ne veux pas dire du mal de la nourriture au Canada. Mais à la maison, on a l’habitude de manger des aliments frais, naturels », explique Cesar.

« Avec le camion, je retrouve un peu des saveurs de la maison. »

— Cesar Odulio Majin Sobal, travailleur agricole mexicain

Les centaines de travailleurs agricoles étrangers sur l’île d’Orléans doivent manger. Souvent, leur employeur s’arrange pour que certains d’entre eux possèdent un permis de conduire international. Ils sont alors chargés de conduire les autres à l’épicerie.

Mais les épiceries d’ici, et même celles de Beauport ou de Beaupré, de l’autre côté du pont, n’ont pas en stock les produits typiques qu’ils recherchent.

Mario Campo a compris cela il y a 16 ans. Un beau jour, il rendait visite à des travailleurs mexicains qu’il connaissait à Saint-Nicolas, sur la Rive-Sud de Québec.

« Avant que je parte, un m’a demandé de lui apporter des tortillas. Et c’est comme ça que tout a commencé. »

De la plage à la neige

Mario et Alejandra sont bien placés pour comprendre le mal du pays ressenti par ces travailleurs. Il avait 23 ans et elle 19 quand ils ont quitté Acapulco pour immigrer à Québec.

« De la plage à la neige », résume l’homme. Dur de le contredire.

Mario faisait du surf tous les jours là-bas. « Ici, j’ai essayé le snowboard, mais ce n’est pas pareil. » Ce n’est pas grave. Il adore l’hiver.

Et le couple avait un projet : ouvrir un restaurant mexicain à Québec. Le rêve est devenu réalité en 2001. Le Deli-Mex est une adresse sans prétention, qui sert une bonne cuisine mexicaine au centre-ville de Québec. Ils sont même devenus propriétaires de l’immeuble, une petite fierté pour eux.

Quand ils ont commencé les livraisons aux travailleurs, c’était un soir par semaine. Mais rapidement la fréquence a augmenté. Désormais, ils font des livraisons presque tous les soirs.

« Au début, c’étaient des fermes de six, sept, huit travailleurs étrangers. Mais ça a grossi beaucoup. Il y a maintenant des fermes avec 250 travailleurs étrangers », dit Mario.

Ils doivent donc fermer leur restaurant les soirs d’été, pour pouvoir sillonner les routes. Ils se rendent à l’île d’Orléans, mais aussi sur la Rive-Sud, à Lévis, à Lotbinière…

Avant, ils allaient jusqu’à Drummondville. Mais à mesure que le nombre de travailleurs a augmenté, ils ont dû se concentrer sur la région de Québec. Ils ne peuvent plus répondre à la demande.

« Pour trouver les aliments, on se rend habituellement à Chicago et on remplit le camion et une remorque derrière. On va aussi souvent à Montréal, où on trouve plus de produits typiques. »

— Mario Campo, restaurateur

Unis par le soccer

Au fil de ces 16 ans, ils ont tissé des liens. « J’ai vu des hommes partir à la retraite et l’année suivante, leur fils arrivait pour prendre la relève », dit-il.

Mario et Alejandra se sont donc retrouvés, par la force des choses, un peu au cœur de cette petite communauté d’hommes qui se déracinent pour gagner leur pain. Quand Mario a vu que les travailleurs s’ennuyaient si loin de chez eux, il a décidé de créer une ligue de soccer. Elle dure depuis maintenant 14 ans.

« Les patrons ont essayé toutes sortes de loisirs pour les sortir de la routine. Le billard, les quilles, le cinéma, la pétanque… Ça n’a jamais fonctionné ! Mais le soccer, même s’ils sont fatigués, même s’ils n’ont pas mangé, ils sont là », raconte l’homme de 53 ans, qui porte ce jour-là le maillot de l’équipe nationale mexicaine.

Les matchs avaient naguère lieu sur un terrain de Saint-Pierre-de-l’Île-d’Orléans. Mais des voisins se plaignaient du bruit, et les horaires du terrain ont été modifiés pour empêcher leurs matchs, note Mario. « Maintenant on joue à Beauport parce qu’à l’île d’Orléans, on a été mis dehors. »

Mais cette année, pandémie oblige, la saison n’aura pas lieu. C’est un coup dur pour ces hommes qui travaillent fort, qui passent souvent leurs nuits à voir défiler en rêve fraises, framboises et asperges.

Au moins, ils auront leurs tortillas. Mario et Alejandra ont acheté des masques cette année. Ils font payer les clients par Interac. Les contacts sont limités.

« Il y en a que je vois chaque année depuis 15 ans, lance Mario. On ne peut pas les laisser tomber. »

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