Se battre sans chicane

Vu de Québec, le visage était familier et il n’était pas rassurant.

Pour son tout nouveau poste de commissaire à la lutte contre le racisme et les discriminations systémiques, Montréal a choisi Bochra Manaï. Ex-porte-parole du Conseil national des musulmans canadiens, et opposante médiatisée en 2019 de la Loi sur la laïcité de l’État (« loi 21 »).

Reste que malgré les apparences, ce n’est pas une provocation de Valérie Plante. Parce que la mairesse n’a pas intérêt à ouvrir un front avec le populaire gouvernement Legault, et parce que Mme Manaï ne touchera pas à ce dossier.

Était-ce tout de même la meilleure candidate ? Au moment où j’écris ces lignes, elle est en fonction depuis moins d’une journée. Je vais lui donner quelques heures de plus avant de juger son travail…

Mais avant d’aller plus loin, un petit rappel.

En 2018, une pétition force Montréal à tenir une consultation publique sur le racisme et la discrimination systémique. Le rapport formule près de 40 recommandations, comme instituer un commissariat à la lutte contre le racisme. Des postes semblables existent déjà depuis quelques années pour les relations avec les personnes itinérantes et avec les peuples autochtones.

Mme Plante charge le directeur général de la Ville de nommer un commissaire. L’administration a mené le processus d’embauche. Plus de 120 candidatures ont été déposées. Une très courte liste a été présentée à la mairesse, et Mme Manaï était de loin la favorite.

L’existence d’un tel poste ne devrait pas être une idée controversée. Après tout, le gouvernement Legault lui-même nommera dans les prochaines semaines un ministre responsable de la lutte contre le racisme.

Mme Manaï a été choisie pour son mélange d’expérience universitaire et communautaire. Elle est titulaire d’un doctorat (études urbaines) et de deux maîtrises (géographie urbaine et relations interethniques), et elle s’est impliquée à Montréal-Nord, notamment en dirigeant l’organisme Parole d’excluEs.

Le terrain, elle connaît.

Ce bagage a plu au comité, qui cherchait une personne prête à gérer une équipe et à intervenir concrètement dans les enjeux municipaux.

C’est sur cela que la commissaire devra se concentrer. Je lui ai parlé mercredi en soirée. Comme elle me le rappelle, son mandat est municipal. Deux gros morceaux l’attendent. D’abord, s’attaquer au profilage racial du SPVM – pour la première fois de son histoire, le directeur du corps policier partage les données d’interpellations avec des chercheurs indépendants pour mesurer le problème. Ensuite, elle devra augmenter la diversité au sein de la fonction publique municipale – la Ville prépare un nouveau plan.

Mme Manaï s’intéressera aussi aux discriminations en logement. Mais l’interdiction des signes religieux ? Cela ne relève pas de son mandat. Et de toute façon, la loi a été adoptée démocratiquement et elle est en vigueur, que cela plaise ou non.

Il ne faut tout de même pas s’étonner que la personne chargée de défendre les minorités contre la discrimination ne soit pas une adepte de la loi 21. Peu importe ce que l’on pense de cette loi, elle brime la liberté de religion. Tout le débat consiste à savoir si cette atteinte est raisonnable et justifiable au nom de la laïcité.

Au fond, la position de Mme Manaï ressemble à celle de Valérie Plante. Lors de l’étude du projet de loi en 2019, la mairesse avait déploré que l’interdiction touche les femmes musulmanes. Elle n’avait toutefois pas réclamé d’exception pour sa ville, et elle se rallie – sans enthousiasme – à cette loi adoptée démocratiquement.

Auparavant, Mme Manaï visait à mobiliser les militants. Désormais, son mandat consiste plutôt à rassembler tous les Montréalais, y compris ceux favorables à cette loi, pour lutter contre le racisme et les discriminations.

Il lui faudra trouver le bon ton, ce qui n’est pas facile. D’ailleurs, elle marche déjà sur des œufs. Une poignée de militants antiracistes critiquent sa nomination parce qu’elle n’est pas noire. Elle ne veut donc pas être dépeinte en porte-parole des musulmans. Cela montre le piège du communautarisme, où certains ne peuvent la concevoir autrement qu’en représentante de son groupe.

Si elle la canalise bien, sa fougue militante pourrait être un atout. Car malgré les rapports et les promesses qui s’accumulent, les choses progressent lentement sur le terrain. La couleur de la peau influence encore la chance d’avoir un logement ou un emploi, et celle aussi d’être interceptée sans raison par les policiers. Si Montréal avait choisi un commissaire réputé pour sa capacité à passer inaperçu, ce ne serait pas mieux.

***

Mme Manaï entre en poste alors que Valérie Plante commence la dernière année de son mandat. Ce n’est pas une coïncidence.

À Montréal, les partis s’entendent sur l’objectif de lutter contre le « racisme systémique ». Le débat porte sur les moyens, et Mme Plante est accusée de ne pas en faire assez.

Par un curieux retournement du destin, Mme Manaï aura un allié dans le gouvernement caquiste, avec le ou la ministre responsable de la lutte contre le racisme.

Et Mme Plante elle-même se comporte aussi comme une alliée de circonstance du premier ministre Legault. On l’a vu avec le prolongement du REM dans l’Est.

On me raconte que la mairesse était très sceptique au départ, à cause de l’intégration brutale de la structure surélevée dans le centre-ville. Jusqu’à la dernière minute, elle s’est battue pour qu’on apporte des modifications. Mais la mairesse comprend aussi que sa ligne rose ne se construirait pas même dans un prochain mandat et que ce tronçon du REM constitue un compromis pour desservir une partie de ce territoire. Alors elle essaie d’améliorer le projet, tout comme un groupe d’éminents architectes et urbanistes qui partagent ses inquiétudes tout en offrant leur collaboration.

Mais cela se fait en coulisses, discrètement. Mme Plante n’a pas envie d’attirer les foudres de M. Legault. Et la nomination de Mme Manaï ne devrait pas nuire à ce mariage de raison.

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