Isabelle Hayeur

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Hygieia. Toute une vidéo d’Isabelle Hayeur sortie en ce début d’année. Une réflexion sur la pandémie et les contradictions qu’elle met en lumière, notamment ce contraste entre notre peur de la maladie et notre insouciance par rapport à la santé de la planète. Une œuvre sur la vie actuelle des habitants de la Terre qui suggère une question : comment a-t-on pu en arriver là ?

Au début de la pandémie, quand elle a appris que l’émergence du coronavirus était, semble-t-il, reliée aux perturbations des milieux naturels, Isabelle Hayeur a créé une vidéo, Affluence, sur la gestion des déchets, la surpopulation et leurs effets. Pour ce faire, elle avait dû utiliser des extraits de vidéos d’archives puisqu’elle ne pouvait plus voyager pour filmer à cause du confinement.

Fin 2020, elle a opté pour le même procédé, soit d’utiliser le regard des autres pour traiter de l’ambiance de la pandémie et des sujets sociaux qu’elle soulève. « Le fait que tout le monde en souffre, ça met de la pression sur chacun d’entre nous, dit-elle. On est des éponges. On absorbe ça de manière même inconsciente, car on ne parle que de ça, étant tous affectés au quotidien. »

La pandémie déstabilise nos routines, frustre nos relations humaines, change notre façon de travailler et bouleverse notre vie personnelle. Isabelle Hayeur a abordé cette situation inédite et pénible dans le but d’apaiser et de s’apaiser, elle-même. La création artistique atténue la peur et agit comme une thérapie.

« La création, c’est un don de soi. C’est essayer de canaliser nos énergies pour faire quelque chose qui peut aider les autres. »

— Isabelle Hayeur

Sa vidéo de 14 min 30 s s’intitule Hygieia, en référence à Hygie, la déesse de la santé et de l’hygiène dans la mythologie grecque. Hygie symbolise la médecine préventive et personnifie l’instinct de la vie. La déesse considérait que la santé des humains était liée à celle des animaux. Comment ne pas y voir une analogie avec ce que la planète endure actuellement ?

Dans Hygieia, le personnel médical et d’autres employés de la santé sont masqués et vêtus de combinaisons qui les recouvrent de la tête aux pieds. « Je me suis dit que ces personnes ressemblaient à des déesses contemporaines, dit Isabelle Hayeur. Car ce sont des gens qui veillent sur nous, qui nous soutiennent face à la mort et face à la maladie, comme la déesse grecque. »

Les images d’Hygieia sont d’une grande beauté et envoûtantes. Et diffusées avec un fond sonore souvent inquiétant, comme cette respiration difficile d’une personne qu’on imagine masquée ou sous respirateur artificiel.

Isabelle Hayeur a retravaillé les séquences d’images choisies sur Pexels Videos et les a associées à une bande-son concoctée à partir d’extraits trouvés sur Freesound.org, un site de partage de sons. Ça donne un poème visuel efficace et sensible sur notre crainte de la maladie, plus aiguë que la peur de voir la planète se dégrader radicalement.

Au début de la pandémie, la vidéaste avait lu, dans La Presse, une chronique de Chantal Guy sur Alain Deneault. Le chercheur et philosophe disait que la pandémie faisait partie des crises reliées à nos modes de vie. Comme la montée des océans et les incendies de forêt de plus en plus dévastateurs.

« Cela m’a évoqué le fait qu’on va devoir penser à long terme, pour s’organiser par rapport aux futures pandémies. Car on vit dans un rapport de proximité avec le vivant, tellement grand qu’on déloge des espèces animales de leur habitat, ce qui provoque des maladies appelées des zoonoses. »

— Isabelle Hayeur

« On déloge, car on est à l’étroit sur la planète, tellement on est nombreux », continue l’artiste.

Pour rendre cette impression d’étouffement, l’artiste utilise beaucoup la fumée et la vapeur d’eau dans Hygieia. « C’est aussi l’idée d’une époque trouble, dit-elle. De notre peur des microbes alors qu’ils font partie de la vie. On est habités dans nos corps par un microbiome, une biodiversité microbienne sans laquelle on ne pourrait pas vivre. L’hygiène, la pureté à tout prix, est-ce que c’est sain ? C’est ça, ma réflexion. »

Isabelle Hayeur dit que la planète entière s’est mise à la désinfection tous azimuts, avec des désinfectants dont les agents bactériens, parfois toxiques, se retrouvent dans les océans. « Dans ces savons à main, il y a notamment du triclosan, un perturbateur endocrinien dangereux pour nous et pour les autres espèces », dit-elle. Ainsi, en essayant de se protéger, on polluerait et on ferait naître d’autres risques. Fait-on les bons choix ?

« Beaucoup de gens se posent cette question. Mais dès qu’on met le discours officiel en question, on se fait dire qu’on est complotiste. On empêche les gens de poser des questions sur la gestion de la pandémie et sur son origine. »

— Isabelle Hayeur

Hygieia aborde donc également l’influence, dans nos vies personnelles, de décisions et de mesures coercitives qui nous échappent et qu’on ne peut contester. Isabelle Hayeur a été très intéressée par l’entrevue récente de la psychologue française Ariane Bilheran avec Stéphan Bureau, à Radio-Canada. Elle y affirmait qu’il était de plus en plus difficile « de penser de façon différente ou marginale ».

« On a le droit de se demander si la COVID-19 est une maladie si dangereuse qu’elle justifie l’enfermement qu’on nous impose, dit Isabelle Hayeur. On cherche tellement à sauver le vivant d’un point de vue médical et biologique que cela nous tue dans l’âme quelque part et nous coupe de la communauté. »

Hygieia illustre ainsi nos différents ressentis en ces temps de pandémie. Nos malaises. Nos inquiétudes. Les impacts inconnus de ce bouleversement mondial, notamment sur les jeunes enfants. Cette vidéo, douce et feutrée en apparence, est profonde et perturbante. Une œuvre dont l’esthétique froide renvoie à l’aspect clinique de la crise et à notre désintérêt généralisé de prendre soin de notre rapport au vivant avec la même détermination que celle qui anime, aujourd’hui, la plupart des pays pour lutter contre la COVID-19.

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