Woody Allen

Les mémoires d’un Casanova

On n’avait jamais vu un tel défilé de beautés dans les souvenirs d’un intellectuel. Sa relation avec Soon-Yi lui vaut encore les foudres de son clan.

Déesses hollywoodiennes, mariage tabou. L’autobiographie du prince des cinéastes new-yorkais arrive en France avec des relents de soufre. Destin passionnant que celui de ce fils d’immigrants juifs russo-autrichiens, névrosé et tellement drôle. Ses comédies légères enchantent le public, mais sa vie privée tourne à la farce scabreuse. Lui n’admet qu’un crime : s’être épris de la fille adoptive de Mia Farrow, alors sa compagne. Péché originel d’où découleraient les accusations de viol contre Dylan, leur fille, soutenue par son frère Ronan, détonateur du mouvement #MeToo. La justice a innocenté le réalisateur, mais la sortie de ses films reste compromise aux États-Unis. Dans son livre, il s’explique et se défend.

Un matin de l’année 1971, Woody Allen se réveille tout en haut d’un gratte-ciel new-yorkais, sur la Cinquième Avenue. Il appuie sur un bouton au chevet de son lit, les rideaux s’ouvrent. Devant lui, les grands arbres de Central Park ; à ses côtés, les longues jambes de Diane Keaton. « Nerveux, peureux […], franchement misanthrope, claustrophobe, solitaire, amer et incurablement pessimiste », c’est ainsi que le cinéaste se décrit. « Géniale à tout point de vue », dit-il de l’actrice qui est alors sa compagne. Le cinéma ne les réunit pas encore. À cette époque, ils se contentent d’aller voir les matchs de basket de l’équipe des Knicks et de manger des tortellinis au restaurant le plus excitant de Manhattan, Elaine’s, où ils croisent Simone de Beauvoir et Roman Polanski. Surtout, ils rient beaucoup. Leur rencontre s’est faite plusieurs semaines auparavant, dans un théâtre, lors d’une audition. Diane décroche le premier rôle de la pièce de Woody. Et lui, une invitation à dîner.

L’histoire ne dure que quelques saisons. Légère, charmante, elle se déroule comme une comédie romantique. Il y a le héros, aussi drôle que névrosé, sa conquête, belle et maladroite, beaucoup de New York, un peu de Paris, une rupture sur un air de Billie Holiday, une amitié qui dure toujours et sept films tournés ensemble. Annie Hall et Manhattan avant tout, écrits par Woody après la romance, merveilleux cadeaux pour celle qui devient une star. Le réalisateur ne s’éloigne jamais de sa muse, son « étoile Polaire ». Ni de sa famille, d’ailleurs. Il séduit les deux sœurs de Diane Keaton, Robin, puis Dory, des passades qui n’entachent pas son amitié avec l’aînée. Dragueur compulsif, Woody Allen tombe les filles… et ne se tait pas. Au fil de son autobiographie, Soit dit en passant (éd. Stock, à paraître le 3 juin), le don Juan binoclard dévoile tout de ses amours, des mariages, des chagrins et des râteaux, et même de ses flirts avec des playmates, un régal. Il avoue : « Je sortais avec toutes les filles qui voulaient bien céder à mes propositions désespérées de les inviter à dîner. »

Dès la page 19, sur un total de 540, il donne ses préférences de jeune homme : « Ces jeunes filles aux longs cheveux raides, qui ne portaient pas de rouge à lèvres, […] un exemplaire de La métamorphose dans leur gros sac en cuir. » Alors lycéen à Brooklyn, il sèche les cours pour aller au cinéma où l’entraîne sa cousine Rita, « véritable fée bleue » de son enfance. À la maison, ses parents, « aussi mal assortis que Hannah Arendt et Frank Sinatra », se tracassent : « Ils n’étaient d’accord sur absolument rien, à part Hitler et mes bulletins scolaires. » À l’école, justement, les professeurs lui reprochent de passer son temps « à flirter avec les filles ». Pour conquérir, le chétif au crâne déjà dégarni fait rire et se met à écrire. Des gags, des saynètes humoristiques. Très vite, il est publié dans la presse et commence à gagner sa pitance, empoche parfois davantage que son père qui enchaîne les petits boulots et les paris au casino. Sa mère tient la baraque. Comptable chez un fleuriste, elle est bien sûr la première femme de sa vie, « fidèle, aimante et intègre, mais… comment dire… pas jolie tout de suite ». « Quand des années plus tard j’ai raconté que ma mère ressemblait à Groucho Marx, balance le fils, les gens ont cru que c’était pour rire. » Les premiers émois de Woody accompagnent ses premières angoisses. À l’adolescence apparaissent les obsessions de toute une vie : l’amour, la mort et, au milieu, le cinéma, le jazz, les rues de New York.

Passé 20 ans, l’humoriste débutant achète une décapotable et choisit de se marier avec sa petite amie, deux décisions vouées à l’échec. « Un jour, alors que nous roulions, Harlene me dit que ses parents étaient en voyage et que nous pourrions nous rendre chez elle et utiliser la chambre à coucher. Enflammé par l’idée, je fis aussitôt demi-tour et heurtai un poteau téléphonique. » Harlene est étudiante en philosophie, pianiste, issue d’une bonne famille. Le mariage est célébré, suivent plusieurs années de souffrance conjugale. Le divorce se précipite alors que Woody succombe à une blonde. Quant au bolide, il est revendu.

Louise Lasser, chanteuse, actrice, une beauté à la Bardot, un grain de folie bien prononcé. Une héroïne, pense le réalisateur. Il la fait tourner dans trois de ses films, subjugué par le charisme de cette grande bourgeoise, pleine d’esprit et d’addictions. Infidélités, dépression, pendant douze ans il supporte tout. Des années où le réalisateur s’impose avec des comédies loufoques, des succès, où il veut tout contrôler. Il est scénariste, metteur en scène, seul patron lors du tournage puis dans la salle de montage. Le général Allen compose autour de lui un triumvirat féminin qui va lui permettre d’exprimer sans contrainte sa fantaisie. Il y a sa sœur, Letty Aronson ; productrice et alter ego, elle a son entière confiance, s’occupe du bon déroulé des journées de tournage lors desquelles son frère exige un rythme rapide. Vient une autre productrice, Jean Doumanian, chargée du financement des films, l’une des plus proches amies du réalisateur, jusqu’à ce qu’un problème d’argent les éloigne. Enfin, Juliet Taylor. Responsable du casting, elle déniche de jeunes talents et pousse Woody à rencontrer les grands noms qui joueront dans ses comédies. « Je déteste le rituel du casting, explique-t-il. J’observe le malheureux postulant des pieds à la tête […]. Je veux simplement m’assurer, après avoir vu des images où ces gens-là sont formidables, qu’ils n’ont pas pris quelques kilos de trop, subi de chirurgie esthétique dévastatrice ou rejoint une organisation terroriste. »

Woody a un mot gentil, un brin flagorneur, pour la plupart des actrices qu’il a engagées. L’ex-ado timide de Brooklyn s’arrange toujours pour faire grimper dans son lit les plus belles, à l’écran du moins. Goldie Hawn : « Un talent exceptionnel. » Embrasser Julia Roberts ? « Ce fut un vrai bonheur du début à la fin. » La jeune Mariel Hemingway : « Une comédienne étonnante et une personne délicieuse. » Les Françaises ne sont pas oubliées. De Marion Cotillard, il dit : « C’est la seule actrice avec qui j’ai collaboré qui pleurait sur le plateau sans que j’aie jamais compris pourquoi. Tout ce qu’elle faisait était magnifique. » Carla Bruni ? « Fascinante. » Léa Seydoux ? « Magnétique. »

Mia Farrow est celle qui comptera le plus. Treize films à l’écran… et des années de bataille judiciaire à la ville. Quand démarre leur histoire, en 1980, la Californienne est célèbre. Révélée dans Rosemary’s Baby, de Roman Polanski, elle est déjà mère de sept enfants, dont quatre adoptés. Grands yeux bleus et boucles blondes, « intelligente, talentueuse, cultivée », Woody tombe sous le charme, bien sûr. Mia et Woody ne se marient pas et jamais n’emménagent ensemble en treize années de liaison. Chacun est installé d’un côté de Central Park. Invités aux mêmes soirées, ils deviennent un couple public et mondain. Mia souhaite avoir un enfant avec celui qui s’est déjà attaché au petit Moses, un garçonnet coréen qu’elle a recueilli quelques années auparavant et qu’il finira par adopter.

Elle ne parvient pas à tomber enceinte et adopte une petite fille, Dylan. Woody se souvient : « Je me mis vite à trouver ce minuscule bébé adorable. […] Je tombai complètement amoureux, ravi d’être son père. » Il l’emmène le matin à l’école, puis passe la voir avant son coucher. Mia et les gosses partent chaque été à la campagne ; Woody, citadin extrémiste, n’y séjourne qu’un week-end, incapable de s’éloigner plus longtemps du bitume. En 1987, Mia annonce qu’elle attend un bébé. « Même si elle affirme désormais que Satchel pourrait être le fils de Frank Sinatra, je crois qu’il est de moi, alors que je ne le saurai jamais avec certitude », écrit le cinéaste. La tribu Farrow compte désormais neuf enfants, tandis que Woody et Mia ont ravi les spectateurs avec Zelig, La rose pourpre du Caire et Hannah et ses sœurs. Le réalisateur raconte une actrice formidable, mais une mère déplorable, coupable selon lui de maltraitance envers les plus âgés.

« Mia n’était en fait pas une super-maman, ni même d’ailleurs une maman du tout. »

— Woody Allen

Il lance : « Il n’y a rien d’étonnant à ce que deux de ses enfants adoptés se soient suicidés et qu’un troisième y ait songé sérieusement. »

Parmi les aînés Farrow, il y a Soon-Yi, née en 1970 en Corée du Sud, orpheline, sauvée des rues de Séoul par des bonnes sœurs et adoptée à 5 ans par Mia, mère avec qui sa relation fut toujours conflictuelle. Vient l’année 1992. Étudiante, Soon-Yi a 22 ans quand Woody Allen l’emmène voir un match de basket alors qu’il tourne Maris et femmes avec Farrow. « Auparavant, explique-t-il, Soon-Yi et moi ne tenions pas à apprendre à nous connaître. Je la trouvais maussade et ennuyeuse, tandis qu’elle me considérait comme le pigeon de sa maman. […] Je devais cependant découvrir que Soon-Yi était non seulement un diamant brut, mais que la taille de la pierre était parfaite. » Ils tombent amoureux, se cachent, passent du temps dans le penthouse de Woody où, un après-midi, ils prennent des photos nus, des Polaroid qu’ils oublient sur une étagère et que Mia découvre le lendemain, alors qu’elle accompagne un de ses fils chez le réalisateur.

La suite ? « Un tremblement de terre », décrit celui que l’actrice, choquée et enragée, vilipende publiquement. S’engage une guerre d’avocats autour de la garde des trois enfants que le couple partage. Le pire reste à venir. Mia menace, promet vengeance. Au téléphone, elle lance à la sœur du cinéaste : « Il m’a pris ma fille, maintenant je vais lui prendre la sienne. »

Cet été-là, Mia porte plainte contre Woody, qu’elle accuse d’avoir agressé sexuellement la petite Dylan, 7 ans. Deux enquêtes sont lancées par les autorités, notamment par le département de la protection de l’enfance de l’État de New York. Un an plus tard, les conclusions des enquêteurs sont formelles : « Dylan n’a pas été agressée sexuellement par M. Allen. […] Il n’existe aucune preuve tangible que l’enfant […] ait été sexuellement abusée ou maltraitée. »

Woody perd néanmoins la garde de ses enfants. Jamais il ne reverra Dylan et Satchel. Rebaptisé Seamus puis Ronan par sa mère, ce dernier, devenu journaliste, a révélé l’affaire Weinstein et fait naître le mouvement #MeToo. Il est persuadé de la culpabilité de son père. Moses a pris la défense du réalisateur, dont il est désormais proche. Pour sa fille Dylan, Woody écrit les lignes les plus touchantes de son livre : « L’une des choses les plus tristes de ma vie a été d’être privé de ces années où j’aurais pu élever Dylan. [Elle a été] bercée par les allégations mensongères inlassablement répétées selon lesquelles elle aurait été sexuellement agressée. Je croyais fermement qu’elle se rappellerait combien je l’aimais (…). »

L’amour de Woody pour Soon-Yi résiste aux accusations et à l’opprobre auxquelles le cinéaste doit faire face, encore maintenant, aux États-Unis. L’étranger lui est plus favorable. Ils se marient à Venise, en 1997, passent leur lune de miel au Ritz, à Paris, puis choisissent d’adopter deux filles, aujourd’hui étudiantes. Elles accompagnent le cinéaste sur chacun de ses tournages en Europe, découvrant avec lui Barcelone, Rome et la Provence. La famille habite une maison du Village, à Manhattan. C’est là que Woody écrit ses scénarios, au stylo d’abord, allongé sur son lit, puis avec sa machine à écrire, celle de ses 16 ans, qui ne l’a jamais quitté. Il ne possède ni ordinateur ni téléphone portable. Chaque matin, il lit le New York Times ; chaque soir ou presque, il dîne au restaurant. Sa femme l’aide en tout à la maison et le conseille sur ses films. En vingt-huit ans, jamais, dit-il, ils ne se sont séparés plus d’une journée. C’est à elle qu’il dédie ses Mémoires : « À Soon-Yi, la meilleure d’entre toutes. »

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