La liberté, le nouveau vice de Vegas ?

Las Vegas — Oubliez la loterie, les margaritas à emporter et toute autre folie. À Las Vegas, soyez avertis, le vice est ailleurs : dans la liberté retrouvée. Explications, analyse et réflexions.

Pour le voyageur canadien, la rupture est totale. Brutale. Désarmante, par moments. Imaginez : ici, les gens se serrent à nouveau la main, et ce, en toute spontanéité ! Tout le monde entre et sort des casinos, théâtres, piscines et restos à sa guise, sans masque ni quelconque formalité. Si le désinfectant à mains n’a pas disparu, il se fait drôlement plus discret, disons.

Les salles de spectacles sont pleines à craquer. Il y a des files partout, au centre-ville, rue Fremont (temple du kitsch) ou sur la fameuse Strip et son enfilade de casinos, que ce soit pour s’enregistrer à l’hôtel, entrer au théâtre ou commander un café. Ou simplement marcher en soirée – moins le jour, il y fait si chaud en été !

Mais ces files n’ont rien à voir avec des restrictions en matière de capacité ou de distanciation : c’est tout simplement parce qu’il y a foule en ville ! Une foule au visage dénudé, à part pour certains employés (et encore !), faut-il le répéter.

C’est qu’aux États-Unis, on le sait, les personnes adéquatement vaccinées, qui comptent pour près de 50 % de la population, soit deux fois plus qu’au Québec, ne sont plus tenues de porter de masque ni de pratiquer de distanciation physique, exception faite des aéroports, des avions et de tous transports en commun (règle ici moyennement respectée).

Sauf que l’affaire est impossible à vérifier. Et on compte essentiellement sur la bonne volonté des non-vaccinés. Bilan : à voir les gens se balader en toute liberté, c’est à se demander où sont les 50 % non vaccinés… (voir encadré).

N’empêche, peu de gens s’en plaignent. « C’est fou », mais « on se sent en sécurité », « il était temps de passer à autre chose ». Ainsi se résume l’essentiel des commentaires récoltés lors de notre passage, au début du mois. « Ça fait du bien de ne pas avoir à porter le masque tout le temps ! sourit aussi Sabita Kondle, Californienne croisée dans le casino du Treasure Island. Je suis 100 % vaccinée, mais personne ne me l’a jamais demandé ! Nulle part ! » « On adore », s’exclame Mike Colucci, « pleinement » vacciné lui aussi, de passage de l’Ohio avec ses quatre enfants.

« Ça fait du bien de pouvoir sortir, de partager un moment avec d’autres humains », renchérit Michael Wouwenaar, Californien rencontré le soir de la première d’O (et sa salle comble, avec ses 1800 places), du Cirque du Soleil, au Bellagio. « Ça m’a manqué, j’adore voir des shows ! »

De tout notre séjour, une seule personne non masquée nous avouera ne pas être vaccinée, et ce, tout juste avant d’entrer dans une salle de spectacles – au maximum de sa capacité. « Je ne vois pas le but… »

Rare note discordante, ce commentaire d’une touriste californienne, également double dosée, travailleuse de la santé, vue déambulant devant des boutiques de souvenirs avec ses trois adolescentes, toutes masquées et vaccinées : « Peut-être que c’est parce qu’on est un peu plus conscients, dit-elle. J’ai vu l’autre côté de la pandémie… » N’empêche que ça ne l’a pas empêchée de voyager.

Elle n’est pas seule. Depuis plusieurs semaines déjà, les touristes américains affluent à Vegas, notamment depuis son officiel et très médiatisé déconfinement en juin, et la levée de toutes ses restrictions intérieures en matière de distanciation. Depuis, théâtres, casinos, restaurants, bars et piscines sont tous ouverts au maximum de leur capacité, ce qui donne à la ville ces airs assumés de normalité.

Pas le « far west »

Tout un contraste, quand on sait qu’il y a un an, très exactement, la ville était au contraire parfaitement désertée. On dit aussi que le taux de chômage y a explosé (autour de 30 %), plus que partout ailleurs aux États-Unis. Naturellement : la capitale du divertissement a dû stopper… tous ses divertissements. « Il n’y avait plus personne, à part des gardes de sécurité ! », se souvient David Schwartz, historien de la Strip et professeur à l’Université du Nevada à Las Vegas, rencontré dans le casino de l’hôtel Virgin, ouvert récemment et inauguré en grande pompe à la mi-juin, avec nulle autre que Christina Aguilera, pour un long week-end de festivités. « Aujourd’hui, on dirait qu’on est revenus à l’activité prépandémie ! » En chiffres, mais pas en dollars, nuance toutefois le professeur.

En effet, les touristes étrangers, eux, se font encore attendre.

« Ce sont [les touristes] qui amènent le plus d’argent. Ils ont tendance à rester plus longtemps et à dépenser davantage. […] Ils ne sont pas gros en nombre, mais très gros en impact économique. »

— David Schwartz, historien de la Strip et professeur à l’Université du Nevada à Las Vegas

David Schwartz ne porte pas de masque pendant notre entretien. « Ce n’est pas idéologique », précise-t-il. Mais seulement par respect des consignes sanitaires en vigueur, telles qu’établies par les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC). Certes, ici, « on dirait que 90 % des gens sont vaccinés, ironise le professeur. Où sont les gens non vaccinés ? Je ne sais pas. Probablement qu’ils ne portent pas de masque… »

De là à dire que c’est le far west ici, il y a un pas que l’historien refuse de faire. « Tous ces hôtels-casinos sont dirigés par des multinationales multimilliardaires, rappelle-t-il, faisant ici allusion à tous les MGM de ce monde. Ils ont le sens des affaires. Ils agissent selon leur interprétation des dernières consignes. Alors, vous savez, la réputation de Vegas est surfaite. C’est beaucoup plus ordonné que les gens le disent. Ces grosses entreprises ont des actionnaires à qui elles doivent rendre des comptes. C’est pourquoi la gestion de risque est si importante ! » Et personne n’est dupe : « Si les gens tombent malades ici, ils ne viendront plus à Vegas ! » Ça, tout le monde le sait. Et personne ne se le souhaite.

L’avis de l’épidémiologiste

« La moitié des gens ici devraient porter un masque, et en tant qu’épidémiologiste, je vous dirais que la situation m’inquiète », déclare Brian Labus, professeur d’épidémiologie à l’Université du Nevada à Las Vegas, lequel, trouvez l’erreur, a accepté de nous faire visiter sa ville en voiture, sans jamais nous demander si nous étions nous-même vaccinée (!).

C’est que la recommandation est basée sur l’« honneur », ou la confiance, chose quasi impossible à vérifier, chaque établissement et chaque individu ayant ses propres règlements et modes de fonctionnement. « Il n’y a aucun moyen de vérifier si les gens disent ou non la vérité, dit-il, mais on voit bien que le pourcentage de gens non masqués ne correspond pas au pourcentage de gens non vaccinés. » Conséquence ? La région connaît une légère augmentation des cas depuis quelques semaines. Et ce, même si le voyageur moyen ne reste pas suffisamment longtemps pour entraîner une éclosion (trois nuits, alors que le temps d’incubation de la maladie tourne autour de cinq jours). « Rien de majeur. Mais ça pourrait être le début de quelque chose. »

Tout cela l’inquiète, mais ne le surprend pas. Parce que les gens viennent ici pour s’amuser et, au passage, oublier la pandémie et, surtout, toutes ses restrictions. « C’est la nature humaine, dit-il en souriant. Les gens n’aiment pas se faire dire quoi faire. Encore moins quand ils sont en vacances ! »

Sa suggestion ? Ce n’est pas compliqué : « Faites-vous vacciner ! conclut-il. Vaccinés, vous êtes plus en sécurité. Pas vaccinés, vous l’êtes moins. » Que vous alliez à Las Vegas ou ailleurs, d’ailleurs…

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