L’étrange affaire russe d’Artemi Panarin

Des allégations de violence vieilles de 10 ans refont surface par le truchement de sources douteuses

Artemi Panarin est-il la victime d’une histoire inventée de toutes pièces ?

C’est la question que se pose toute la planète hockey depuis qu’un évènement allégué de violence envers une jeune femme, qui serait survenu il y a 10 ans en Lettonie, a fait surface de notre côté de l’Atlantique. La source de cette accusation grave est toutefois extrêmement floue, a constaté La Presse.

Soutenu inconditionnellement par son club, l’attaquant des Rangers de New York s’est retiré momentanément de la compétition le temps que la lumière soit faite sur cette affaire.

Panarin, 29 ans, est accusé par son ex-entraîneur Andrei Nazarov, bagarreur qui a sévi dans la LNH de 1994 à 2004, d’avoir battu une femme de 18 ans dans un bar de Riga en 2011 après une défaite de son club de l’époque, le Vityaz Chekov.

Nazarov affirme qu’une intervention des policiers avait été nécessaire pour stopper le hockeyeur et qu’une somme de 40 000 euros aurait été versée à la famille de la victime pour étouffer l’affaire. L’arrestation pourrait être confirmée ou infirmée par les corps policiers locaux, ce qui n’avait toujours pas été fait au moment de publier.

Le contexte entourant cette révélation soulève toutefois son lot d’interrogations, au point où les Rangers, dans un communiqué, ont dénoncé « une tactique d’intimidation utilisée contre lui pour avoir pris la parole à propos de récents évènements politiques ».

Panarin est en effet au nombre des rares athlètes russes à dénoncer publiquement le gouvernement de Vladimir Poutine. Le 21 janvier dernier, il a publié sur son compte Instagram une photo d’Alexeï Navalny, principal opposant du Kremlin, présentement emprisonné.

La photo, qui a obtenu plus de 92 000 mentions « j’aime », notamment de la part du défenseur Alexander Romanov, du Canadien, était accompagnée du mot-clic « liberté pour Navalny ».

Nazarov se réfère d’ailleurs aux « provocations » de Panarin sur les réseaux sociaux dans une entrevue au cours de laquelle il ajoute qu’« Artemi ne méritait pas d’être sauvé ».

L’entraîneur est reconnu pour être un féroce défenseur du régime en place en Russie.

Sur Twitter, Slava Malamud, journaliste russe établi aux États-Unis, rappelle que Nazarov avait suggéré, en 2019, que les athlètes étrangers qui critiquent son pays d’origine soient emprisonnés.

Il avait fait cette déclaration après que le joueur canadien T. J. Galiardi eut dénoncé les conditions de travail imposées aux joueurs du Nizhnekamsk Neftekhimik, dans la KHL, dirigé par le même Nazarov à l’époque.

Source russe… ou américaine ?

La Presse s’est intéressée à la source de cette nouvelle qui a fait grand bruit.

La plupart des organes de presse qui l’ont relayée évoquent l’entrevue de Nazarov avec un « média russe », en l’occurrence le site sports.ru. Publié lundi matin (heure de Russie), ce texte est en réalité la version tronquée d’un entretien plus étoffé accordé la veille au Komsomolskaya Pravda, décrit en 2017 dans un reportage du Financial Times comme « le tabloïd russe le plus lu et le plus ardemment pro-Kremlin ».

Dans cette version longue, Nazarov y va d’une charge à fond de train contre Panarin qui, selon lui, s’est donné l’image publique de « Monsieur Justice ». « Si tu veux être honnête, dis-nous tout », le défie-t-il.

Son témoignage, a analysé Slava Malamud sur les réseaux sociaux, en plus d’être truffé d’incohérences factuelles, « rappelle absolument les vieux morceaux de propagande soviétique ».

Cette entrevue, datée du samedi 20 février, a été mise en ligne le lendemain de la publication d’un texte frondeur, non signé, sur le site de potins dni.ru, aussi farouchement pro-Kremlin. Ce billet fait également référence aux pots-de-vin évoqués par Nazarov et avance pour sa part que Panarin a tenté de violer sa victime. « Heureusement, la police l’en a empêché », peut-on y lire.

Tout au bas de l’article, on découvre toutefois qu’il s’agit de la traduction d’un texte publié, trois jours auparavant, par The Greanville Post, blogue américain d’extrême gauche qui se définit comme « un antidote au lavage de cerveau opéré par les États-Unis et l’Occident ».

L’auteur de ce texte, Caleb T. Maupin, dénonce, le 16 février, la manière « sélective » dont se pratique la « cancel culture » aux États-Unis et qui, selon lui, évite à Panarin des critiques pour ses actions passées.

« Panarin est louangé par les médias de masse pour emprunter la voie de la protestation en Russie, écrit-il. Il fait écho au script du département d’État américain […] »

Maupin, un Américain qui se décrit comme « journaliste et analyste politique », relaie à répétition sur Twitter des nouvelles produites par les agences d’État russes.

Dans son article, il évoque sommairement les évènements de 2011 et parle du témoignage de Nazarov. Or, Maupin affirme que les allégations ont été rapportées par un média russe (qu’il ne nomme pas), lui-même cité par « l’ONG britannique Diplomatic Debates ».

Celle-ci, a constaté La Presse, n’a jamais traité de cette histoire. Créée il y a à peine un an, cette organisation se consacre aux enjeux de paix dans le monde arabe.

Nos messages à M. Maupin pour des précisions à ce sujet sont restés lettre morte. Il s’agit là, selon nos recherches, de la première occurrence des allégations de violence visant Panarin.

Appui unanime

La réaction des Rangers de New York à ces évènements tranche avec les situations habituelles où des athlètes sont visées par des allégations d’inconduite.

Plutôt que d’invoquer une enquête en cours, les joueurs et la direction du club se sont unanimement rangés derrière Panarin. Peu importe le moment de son retour dans l’entourage de l’équipe, « nous l’accueillerons à bras ouverts », a dit son coéquipier Ryan Strome aux médias new-yorkais.

« Nous sommes là pour le soutenir », a renchéri son entraîneur David Quinn.

Dans un long reportage consacré à Vladimir Poutine, le magazine américain The Atlantic expliquait, dès 2015, la manière dont le président de la Russie considérait, presque à visière baissée, les médias comme un outil de propagande pour son gouvernement, utilisé entre autres pour mettre à mal ses adversaires politiques.

Panarin, lui, a affirmé en 2019 que Poutine « ne fait plus la différence entre le bien et le mal », a rappelé lundi le New York Times.

« Psychologiquement, ce n’est pas facile pour lui de juger les situations sobrement. Beaucoup de gens influencent ses décisions. Mais si tout le monde vous dit pendant 20 ans que vous êtes une bonne personne et que vous faites du bon travail, vous ne verrez jamais vos erreurs », avait ajouté l’attaquant.

Peut-être son récent appui à Navalny est-il devenu la goutte qui a fait déborder le vase.

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