Nuit de la poésie

Quand la nuit tombe
Louis-Jean Cormier
Simone Records
****

On l’a connu rock avec Karkwa, plus folk et plus pop en solo, mais toujours une guitare en bandoulière. Après la tournée des Grandes artères, Louis-Jean Cormier a voulu aller ailleurs sur le plan musical. Il s’est intéressé au hip-hop, a exploré l’électro. Il a aussi eu envie de revenir au premier instrument qu’il a appris dans la vie, le piano.

Tout ça s’entend sur Quand la nuit tombe.

Louis-Jean Cormier n’est toutefois pas du genre à faire de la musique comme d’autres font de la peinture à numéros. Son piano est bien présent. Surtout en l’absence de guitare, instrument sur lequel il échafaudait ses chansons jusqu’ici. Et de ses explorations hip-hop et électro, il reste moins un son que des envies de groover, de faire du copier-coller avec des échantillons et d’intégrer tout ça à son ADN à lui.

Et ça marche.

Quand la nuit tombe est un album foisonnant, surprenant à la première écoute. On sent une tension sourde dès le premier morceau, 100 mètres haies. Elle reviendra, mais se transforme parfois aussi en indignation (Les poings ouverts, où il est question de racisme, et Je me moi, sur les trolls qui polluent l’internet). Son ami François Lafontaine (Karkwa) s’en donne à cœur joie avec ses synthétiseurs sur plusieurs morceaux, dont Face au vent, où il balance des sons qui donnent l’impression d’un solo de guitare.

Qu’il soit aventureux ou calme (la très belle Croire en rien, touchante dans son dépouillement), Louis-Jean Cormier reste lui-même : on reconnaît sa façon de chanter, son instinct mélodique, son regard tourné vers l’intérieur, bien sûr, mais aussi cette conscience qu’il a du monde et des gens qui l’entourent. Ce n’est pas au cœur d’une nuit sombre qu’il nous invite, mais à un moment d’arrêt pour ouvrir les yeux et le cœur afin d’éviter que la haine et la division ne jettent de l’encre noire sur nos plus beaux desseins.

Doux et apaisant

FOLK-POP ALTERNATIF
Naked
Aliocha
Audiogram
Quatre étoiles

De la douceur, de l’apaisement et un peu de nudité… N’est-ce pas ce dont nous avons tous besoin en ce moment ? Naked, deuxième album d’Aliocha, permet de se créer un petit monde intérieur qui est source de réconfort et de bien-être. Avec son titre et sa musique douce-amère, la pièce d’ouverture, The Party, rappelle l’album du même nom d’Andy Shauf. 

Ni mélancoliques ni festives, les chansons d’Aliocha sont contemplatives sans être trop lisses. Elles sont même sensuelles (une pièce s’intitule Your Sex Is Perfect) et lumineuses (Forget my Blues). Il faut souligner les petits éclairs de génie du réalisateur français Samy Osta (La Femme, Feu ! Chatterton), qui a ajouté une judicieuse dose de soul et d’électro ici et là.

Né en France, élevé à Montréal, Aliocha Schneider a tenu plusieurs rôles au cinéma et à la télévision en marge de la musique. Pour un auteur-compositeur-interprète de 26 ans, il fait preuve d’une grande maturité musicale avec ce deuxième album. Il démontre aussi qu’il a fort bon goût et que son folk-pop peut le mener loin. Espérons qu’Aliocha pourra se produire comme prévu au Ministère le 27 mai.

Sombre mélancolie

After Hours
The Weeknd
XO
4 étoiles

After Hours est un album concept. Il s’écoute comme une histoire. Ce n’est pas le premier en son genre et certainement pas le dernier. Il se démarque toutefois par une exécution presque impeccable.

Depuis des semaines, The Weeknd dévoile des vidéoclips, dont un court métrage pour accompagner la pièce-titre, nous plongeant tous dans un univers sinistre. 

C’est une histoire sombre qu’Abel Tesfaye nous raconte avec After Hours. Elle commence par un homme anéanti, se poursuit avec un cœur brisé, se conclut par un corps à bout de force, qui se vide de son sang, achevé par la peine qu’il décrit tout au long de l’album. 

Le premier album long en quatre ans du chanteur torontois conserve la touche rétro qu’il avait introduite avec Starboy, sorti en 2016. The Weeknd évoque la nostalgie tout en insufflant à ses chansons la modernité et l’originalité nécessaires pour éviter que le résultat ne paraisse démodé. Blinding Lights et In Your Eyes en sont de très bons exemples, synthétiseurs des années 80 et petit solo de saxophone à l’appui.

Les premiers titres sont sans reproche, la voix de fausset se pose sur des tempos R&B très bien construits. Sur cette première partie, The Weeknd ne veut pas nous faire danser, comme il l’a fait par le passé. Ces titres sont faits pour décanter, après les réjouissances. Ici, After Hours porte bien son nom. 

La deuxième moitié de l’opus installe un tempo accéléré, avant de se conclure sur la même note sinistre du début, grâce à la superbe chanson-titre et à la conclusion, Until I Bleed Out. La boucle est bouclée.

Une entrée en jeu solide

Godspeed
Naya Ali
CoyoteTrois étoiles et demie

Fans de hip-hop, retenez ce nom. La Montréalaise Naya Ali évolue dans le milieu depuis peu. Ne vous laissez pas surprendre par son arrivée tardive (avant l’an dernier, elle ne s’était pas encore lancée dans sa vraie passion), la rappeuse trentenaire ne sonne en rien comme une débutante. 

Godspeed en est la preuve. Cet album de 10 titres est court et efficace. Rien ne déçoit. Ali est à la hauteur des grands de la scène québécoise. Et au-delà. Son premier EP, Higher Self, paru en 2019 l’a placée sur la liste des artistes émergents à suivre (de près). Sur Godspeed, la voix de l’artiste est double : elle rappe d’abord, mais elle chante aussi, plus souvent que jamais. 

Naya Ali a concocté un album accessible, qui pourra l’aider à rejoindre un large public. Sans s’emmurer dans le rap, elle permet à la pop et même au dancehall (For Yuh) d’ajouter une couche à des beats solides et à une livraison limpide. Dès l’introduction avec Paid in Full, le trap s’impose comme le rythme de prédilection d’Ali, notamment dans ses refrains chantés. Sa voix rugueuse lorsqu’elle rappe s’adoucit quand elle chante, tout en conservant son timbre unique. Le résultat est agréable à l’oreille. 

Sur la dernière pièce, une revisite du simple Get it Right paru l’an dernier, cette fois en collaboration avec Souldia et MB, le français s’immisce une unique fois grâce aux deux rappeurs. Cette très bonne chanson en sort bonifiée.

La Montréalaise oscille entre le rap de Drake et de Kendrick Lamar (oui, le spectre est large) de brillante façon. Naya Ali a de grands projets. Elle vise une carrière internationale, ça se sent jusque dans ses choix artistiques. Et cette entrée en jeu pourrait être le point de départ de grandes réalisations.

Le tour du monde de Tomás Jensen

Les rêves sont faits
Tomás Jensen
B-12
trois étoiles

On n’entre pas dans ce nouvel album de Tomás Jensen comme dans un univers uniforme et calibré. Le chanteur d’origine argentine, qui a bourlingué en France et au Brésil avant de s’installer à Montréal à la fin des années 90, continue de pratiquer le métissage culturel en se promenant entre les styles, de la chanson au flamenco, de la salsa au reggae, et entre les langues. Sur cet opus qui comporte pas moins de 18 titres – dont 5 courts intermèdes, ce qui fait quand même 13 chansons –, Tomás Jensen chante surtout en français, un peu en anglais et en espagnol.

Citoyen du monde qui a été un des premiers à faire de la musique world en français au Québec, et dont l’engagement peut faire penser à celui d’un Manu Chao, Tomás Jensen chante les peines d’amour et l’espoir, le désenchantement et la solidarité.

L’album s’ouvre et se ferme sur deux chansons assez classiques et personnelles, de la touchante Faits en verre, dans laquelle il souhaite une belle vie à sa fille, à Acapulco, une jolie déclaration d’amour. Entre les deux, l’auteur-compositeur-interprète passe par toutes sortes de chemins, une salsa (l’ironique Mundo Perfecto), des ondes Martenot (la poétique Allons à l’amer et Les sirènes), un fond de chant d’esclaves (la puissante Rain, pendant laquelle il répète les deux mêmes phrases), un étrange flamenco (Je chante pour ta mère), un reggae militant (Aujourd’hui). C’est tout un monde qu’il nous fait visiter dans cet album dont il signe tous les arrangements et une grande partie de la réalisation, et auquel ont collaboré, entre autres, Paul Cargnello et Némo Venba.

On l’aurait peut-être préféré moins éparpillé et moins dense, mais on ne peut qu’admirer sa constance et sa conviction, son désir de faire des chansons aussi divertissantes que significatives – et profiter de la douce chaleur de sa voix. 

L’esprit de la forêt

Conference of Trees
Pantha du Prince
Modern Recordings

Ralentir, respirer, revenir à l’essentiel, n’est-ce pas ce dont on a besoin en ce moment ? Hendrik Weber (alias Pantha du Prince) semble l’avoir pressenti.

Conference of Trees, son sixième album, débute en douceur avec une plage de plus de 10 minutes articulée autour du bourdonnement de ce qui pourrait être un violoncelle, délicatement enveloppé de textures diverses et de mélodies minimales. Ce pourrait être vaporeux, mais c’est au contraire très enraciné. Ce fin travail d’ambiance se déploie dans le morceau suivant avec de grouillantes notes de xylophone et de percussions de bois évoquant cristaux de neige et rythmes tribaux. Il faut attendre le quatrième extrait pour qu’émerge une pulsation électro, posée et agrémentée de cloches. Conference of Trees témoigne d’une volonté d’évoquer la forêt, ses matières et les vies qu’elle couve, mais sans faire éthéré et encore moins ésotérique. Weber nourrit des musiques organiques qui titillent l’oreille, qui interpellent aussi le corps, sans chercher à faire danser (même si on le pourrait sur Roots Making Family). S’il y a quelque chose de spirituel dans ce disque, on sent surtout un contagieux plaisir du son et des rythmes, quelque chose de plus vivant que bien des musiques électroniques faites par et pour la tête.

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