Société

De l’importance de la paresse

Paresse, oisiveté, bref, épicurisme, tels sont les nouveaux mots d’ordre essentiels à notre bonheur. Ce n’est pas nous qui le disons, mais une nouvelle enquête scientifique aux résultats assez probants, merci, laquelle remet en question nos a priori en faveur de la réalisation dans le travail, et autres projets stimulants à long terme. Explications (à savourer idéalement couchés, avec une bonne tasse de café).

La nouvelle a de quoi faire sourire, en ces temps particulièrement incertains, avouez : et si le bonheur était ici et maintenant, tout simplement, dans la digression, cette sieste, ce carré de chocolat ou cette pause au soleil que vous vous permettrez ? Il y a là matière à (léger) soulagement, non ? Après nous, le déluge ?

Katharina Bernecker, chercheuse en psychologie motivationnelle à l’Université de Zurich, en est arrivée à ces conclusions (et autres nuances, nous y viendrons) dans une recherche publiée cet été dans le Personality and Social Psychology Bulletin avec une collègue de l’Université Radboud, aux Pays-Bas.

Des objectifs professionnels aux objectifs hédonistes

Si cette nouvelle relève pour vous de l’évidence (pour les plus épicuriens parmi nous), ce qu’il faut savoir, c’est qu’en psychologie, en général, et dans la littérature entourant le self-control (ou l’autorégulation émotionnelle) en particulier, c’est plutôt l’idée inverse qui domine. Et il y a quantité de recherches en ce sens, comme quoi, au contraire, pour atteindre le bonheur et autres accomplissements à long terme, l’autodiscipline et la maîtrise de soi seraient la clé. Exit, selon cette pensée, pauses et autres bâillements, bien évidemment. Place, plutôt, à la discipline et à la persévérance.

Katharina Bernecker en sait quelque chose, elle a fait un doctorat sur la question, un travail s’appuyant sur des décennies de recherches en ce sens. Or, voilà qu’avec son postdoctorat, elle accouche d’une conclusion tout à fait contraire, inspirée cette fois du gros bon sens. Ici, les nouveaux mots-clés sont (et ça ne s’invente pas) objectifs hédonistes et bien-être. « En discutant avec des collègues, on s’est mis à questionner [cette pensée dominante] », explique-t-elle par visioconférence, habillée en mou dans son salon.

« Les gens ont aussi besoin de satisfaire leurs désirs immédiats et de faire des choses qui font du bien ! »

— Katharina Bernecker, chercheuse en psychologie motivationnelle à l’Université de Zurich

Bref, le bonheur et la réussite ne peuvent pas résider purement et uniquement dans la rigueur et la discipline, non ?

Des conclusions subversives

À savoir : cette tension ou cette dualité ne datent pas d’hier, les philosophes grecs (Aristote et Épicure, vous vous souvenez ? ) s’étant déjà campés sur la question. « Mais en psychologie, on fait généralement référence à la vision d’Aristote : la vie vertueuse mènerait à la bonne vie. » Dit autrement : si vous visez des objectifs à long terme, tout ce qui relève du court terme ne peut que les mettre en péril. Exemple : si vous souhaitez suivre un régime strict et bien manger, ce gâteau au chocolat est à proscrire. Si vous espérez boucler ce dossier avec succès, ce n’est pas le moment de lire ce bon livre. Si vous voulez réussir à l’école, il faut faire vos devoirs et non jouer.

C’est justement en pensant à cette question de self-control en éducation que Katharina Bernecker s’est mise à douter. Est-ce que le succès se résume vraiment aux notes ? « Et les amitiés, et la santé ? » Et la joie ? pourrait-on ajouter. D’où la recherche, donc, qui s’est étalée sur cinq enquêtes différentes et des centaines de personnes sondées, laquelle a permis de mesurer nos « capacités hédonistes » (ou nos capacités respectives à satisfaire nos désirs immédiats), le lien entre ces « capacités » et le bien-être, et le rôle néfaste des pensées dites « intrusives » (ou notre mauvaise conscience). Devinez quoi ? « Je m’attendais à une certaine corrélation entre capacités hédonistes et bien-être, mais pas à ce point, c’est vraiment gros », répond la chercheuse.

« La capacité hédoniste est aussi sinon plus importante que le self-control pour notre bien-être. »

— Katharina Bernecker, chercheuse en psychologie motivationnelle à l’Université de Zurich

Dans le vaste monde de la psychologie, cette conclusion est presque subversive. « Quand on propose quelque chose de nouveau, certains trouvent ça subversif, comprend Katharina Bernecker. Mais ça tombe aussi sous le sens… »

Nuances

Mais la conclusion, aussi savoureuse soit-elle, se doit d’être nuancée. D’abord : sa recherche démontre que nos pensées « intrusives » peuvent nuire au fameux bien-être. Si vous mangez ce gâteau, par exemple, et que vous vous rongez ce faisant de remords, oubliez le bonheur.

« La question n’est pas d’étouffer ces pensées intrusives, mais de ne pas les avoir en partant. Pour certaines personnes, prendre un morceau de gâteau, juste un, n’est tout simplement pas si grave ! »

— Katharina Bernecker

En revanche, si l’on se prive totalement de ces petits plaisirs quotidiens en ne se concentrant que sur le long terme, le travail, les grandes réalisations, on peut s’attendre à être moins performants. « Et peut-être souffrir d’épuisement professionnel ! »

Bref, tout est ici question d’équilibre. D’ailleurs, la chercheuse ne prescrit pas du tout une vie de farniente, entre deux siestes et une tasse de thé. Au contraire. Nul doute que les projets de carrière, le long terme, sont essentiels au bonheur. Mais pas exclusivement. Cette étude démontre au contraire l’importance tout aussi fondamentale de se permettre des petits moments de plaisirs. Surtout, d’en profiter. La précision est de taille, car on parle ici de qualité de farniente, si l’on veut, et non de quantité. « Si vous lisez ce livre pour vous reposer, êtes-vous vraiment en train de vous reposer ? Si vous courez pour vous amuser, vous amusez-vous réellement ? » C’est dans ce plaisir savouré pleinement (et non assombri par la culpabilité et autres tâches à boucler) que réside le bonheur. La pleine conscience du plaisir, si l’on veut.

Mais comment faire sans sombrer dans la culpabilité ? D’autres recherches en ce sens seront nécessaires, répond-elle, tout en osant quelques hypothèses pour apprendre à savourer les yeux fermés : se connaître pour savoir ce qui nous réussit vraiment (en matière de plaisir : une sieste ou une course au grand air, chacun son truc), et surtout, planifier ces petits moments dans votre emploi du temps (une sieste de 10 minutes avant de vous remettre à la tâche, une pause-café, un instant de méditation). Notre tendance à culpabiliser serait limitée par le chrono, dit-on. Chose certaine : on ne perd rien à essayer. Au contraire, on aurait plutôt tout à y gagner !

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