La montagne qui trompe,
le lac qui craque
et le temps qui passe

Douze noms de lieux, choisis parmi les 1300 qui ont été officiellement baptisés en 2022 par la Commission de toponymie du Québec, sont en lice pour le titre de « coup de foudre » de l’année. Lequel aura la faveur du public ? Nous avons demandé à l’historien, photographe et auteur Pierre Lahoud, un passionné du patrimoine et des paysages québécois, de choisir ses dénominations préférées.

La Trompeuse

Rouyn-Noranda (Abitibi-Témiscamingue)

Tant de montagnes québécoises ne portent pas de nom, déplore Pierre Lahoud. « Le fait qu’on commence à les nommer mérite d’être souligné. Et le fait qu’on la nomme d’après une illusion d’optique, j’aime encore mieux ça ! » Car la colline La Trompeuse, située au nord-est de Rouyn-Noranda dans le parc national d’Aiguebelle, a la particularité d’avoir l’air de faire plus que ses 494 m. Elle semble plus haute que le mont Dominant, qui se trouve à proximité, alors que ce dernier la dépasse de 71 m, explique la Commission sur la fiche qu’elle lui consacre. Pour accéder à son sommet, il suffit d’emprunter le « sentier de l’Escalade » du parc national d’Aiguebelle, une randonnée d’à peine 1 heure 30.

Lac aux Étoiles- Qui-Craquent

Baie-Comeau (Côte-Nord)

Pas une seule route ne semble se rendre au bord de ce tout petit lac (d’environ 300 m de long) caché dans la forêt à 20 km au nord-est de Baie-Comeau. Et c’est peut-être ce qui explique pourquoi, lorsqu’on s’étend sur le lac gelé pour observer les étoiles, seuls des bruits de craquements brisent le silence. « On pourrait ainsi croire que ces bruits proviennent des étoiles alors qu’il s’agit plutôt de la glace du lac qui craque sous l’effet du froid », évoque la Commission, dans la fiche descriptive de ce lac baptisé en septembre dernier. « J’habite au bord du fleuve, et il n’y a rien que je trouve plus extraordinaire que ce son des glaces qui craquent », s’enthousiasme Pierre Lahoud. « Ça fait référence à notre nordicité. C’est un bruit difficile à expliquer à quelqu’un qui ne l’a jamais entendu. »

Le Clos-des- Feux-Follets

Terrebonne (Lanaudière)

Pendant des siècles, l’apparition de feux follets – un phénomène lumineux naturel qui apparaît dans des lieux où se produit de la décomposition de matière organique, comme un marécage ou un cimetière – terrorisait les promeneurs nocturnes. « La légende voulait qu’il fallait planter un couteau dans une clôture pour les éloigner », raconte Pierre Lahoud. En 2003, des fouilles archéologiques qui ont été menées avant la construction du nouveau théâtre du Vieux-Terrebonne ont révélé la présence d’un vieux cimetière qui aurait été utilisé de 1734 à 1886. Le Clos-des-Feux-Follets, un espace vert situé derrière le théâtre, porte donc un nom qui rappelle les légendes locales associées aux cimetières, dit Pierre Lahoud.

Parc du Temps- Qui-Passe

Eastman (Estrie)

C’est dans cette municipalité des Cantons-de-l’Est que se tiennent les Correspondances d’Eastman, festival littéraire qui a célébré sa 20e édition en 2022. Au centre du village, un petit parc a été aménagé rue des Pins pour permettre aux promeneurs de pique-niquer, d’admirer les œuvres d’art en exposition ou d’assister à un concert en plein air. Ou, tout simplement, de flâner, se reposer, lire. « C’est un nom qui va bien avec le village », note Pierre Lahoud. « Il n’a rien à voir avec l’histoire, mais c’est tout simplement un beau toponyme. »

Place de la Rivière- Sans-Bruit

Québec (Capitale-Nationale)

Sur le chemin du parc linéaire de la Rivière-Saint-Charles, dans Limoilou, s’étend cette placette aménagée en 2008 et qui a enfin reçu son nom. Celui-ci évoque le surnom que portait la rivière Saint-Charles entre le pont Marie-de-l’Incarnation et le quartier Les Saules au XIXe siècle. À cet endroit, le débit est faible, la rivière est calme et s’écoule doucement vers le fleuve. L’actuel quartier de Vanier, au nord de la rivière, a porté brièvement le nom de Petite-Rivière-Sans-Bruit jusqu’au début du XXe siècle, écrit la Commission. « Il y a une poésie remarquable dans ce toponyme », dit Pierre Lahoud. « Son nom est ancien, ce qui nous rappelle qu’au XIXe siècle, les gens ne faisaient pas que “survivre”, ils pouvaient faire preuve de poésie quand ils nommaient des choses. »

D’autres noms en lice

Sept autres noms de lieux figurent sur la liste des finalistes de 2022. Le « lac des Frémilles », au nord de Dolbeau-Mistassini, tire son nom d’un « mot québécois, vieilli ou plaisant, utilisé pour désigner une fourmi ». « Les Razades » désigne deux minuscules îles du fleuve Saint-Laurent, non loin de Trois-Pistoles, dont le nom apparaît déjà dans des documents de 1758. Le nom du « parc naturel des Frondaisons », à Saint-Jérôme, évoque « l’époque de l’année où apparaissent les feuilles des arbres ». Le « Point de vue de l’Écrivain », dans le parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, fait référence à l’auteur canadien William Hume Blake qui a exploré la région de Charlevoix. La « promenade des Porteurs-d’Espoir », à McMasterville, rappelle le documentaire tourné à proximité par Fernand Dansereau. Enfin, la « rue à Fleur-de-Roc » de Saint-Jean-de-Matha et la « rue du Bec-Sucré » à Sainte-Adèle complètent le tableau. Le gagnant du prix du public sera dévoilé le 9 février.

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