La tolérance de trop

Peu avant la pandémie, François Legault se vantait d’avoir l’appui de « 90 % des gens » sur sa page Facebook. Mais il a fini par réaliser que cette page hébergeait aussi des gens têtus, paranoïaques et haineux.

Le premier ministre a récemment tracé une ligne. Finie, l’intimidation sur les réseaux sociaux !

Depuis, le ménage s’effectue dans la section des commentaires. Mais il a été moins rapide pour le faire dans le monde réel. Dans son équipe, dans son conseil des ministres.

Plus d’un an s’est écoulé entre les premières plaintes et le départ de sa ministre déléguée au Développement économique régional, Marie-Eve Proulx.

Pourtant, le harcèlement est encore plus lourd quand il est subi en personne. Et c’est pire quand le fautif allégué est son patron. On ne peut pas le bloquer ou le fuir en éteignant son téléphone.

À la fin de mars, M. Legault se désolait des élus municipaux qui quittaient la politique pour échapper aux petites agressions quotidiennes des réseaux sociaux. Mais au même moment, des gens continuaient de fuir le cabinet ou le bureau de Mme Proulx, ou d’en être renvoyés.

On ne peut pas dire que M. Legault a fermé les yeux. De son point de vue, il fallait procéder par étapes et documenter les plaintes. N’empêche qu’il a été très tolérant…

En février 2020, un ex-employé du bureau de circonscription de Mme Proulx a déposé deux plaintes au Tribunal administratif du travail, pour harcèlement psychologique et pour congédiement lié à une maladie ou un accident.

M. Legault a offert un « coach » de gestion à sa ministre. Puis l’hiver dernier, il lui a retiré seulement une partie de ses fonctions. Le dossier des PME a été confié à Lucie Lecours, et la responsabilité de la Gaspésie a été remise à Jonatan Julien. Mais elle conservait deux vastes régions, le Bas-Saint-Laurent et Chaudière-Appalaches.

Si c’était un avertissement, elle ne l’a pas compris. Elle assurait ne pas y voir une rétrogradation. Et d’autres départs ont suivi.

Selon le plus récent décompte, 20 employés seraient partis. Bien sûr, il faut rester prudent. Tous ne sont pas partis à cause du harcèlement allégué. Et pour les allégations, on n’a que la version du plaignant. Mais le nombre demeure impressionnant. Cela ressemble à une tendance…

Et même avant sa nomination, il y avait déjà des signaux d’alarme. Mme Proulx traînait une réputation peu enviable. « Comment votre gouvernement a-t-il pu embaucher une personne dont il connaissait le passé professionnel ? », reproche d’ailleurs une plaignante au premier ministre, dans une lettre lue au 98,5 FM.

Il a fallu attendre mardi avant que M. Legault l’incite à démissionner.

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Une entente à l’amiable a été conclue en avril entre Mme Proulx et son ancien employé.

Plusieurs questions restent en suspens. Qui a payé le plaignant ? La ministre elle-même ou les contribuables ?

Et surtout, pourquoi l’avoir tolérée si longtemps ? Ce n’est pas comme si Mme Proulx s’était démarquée par sa compétence. Elle était une ministre junior.

Vite, vite, nommez-moi une de ses réalisations ?

C’est ce que je pensais.

Depuis le début de son mandat, M. Legault a été accusé de tolérer plus facilement les erreurs de ses ministres masculins. Le cas de Mme Proulx force à nuancer le portrait.

MarieChantal Chassé avait d’énormes difficultés à communiquer. Si on ne lui a pas donné deux mois pour apprivoiser sa fonction, c’est parce qu’elle était titulaire de l’Environnement. Un portefeuille pour lequel les caquistes devaient vite surmonter leur déficit de crédibilité.

Sylvie D’Amours avait des relations pénibles avec les leaders des Premières Nations. La garder en poste aurait ressemblé à un affront à la suite de la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette.

Le cas de Danielle McCann est plus compliqué. Elle a hérité d’une mission presque impossible en combattant la première vague de la COVID-19 avec la pénurie de travailleurs et d’équipement de protection. Sa grande erreur fut d’avoir été trop tolérante envers celles des administrateurs du réseau de la santé.

Cela faisait trois femmes dégommées. Congédier une autre femme l’aurait éloigné encore plus de la zone paritaire, disaient des analystes. Or, rien n’empêchait de remplacer Mme Proulx par une autre femme !

À l’inverse, des ministres masculins ont profité de la patience de M. Legault, pourtant peu réputé pour ce trait de caractère.

Je pense à Jean-François Roberge, dont les derniers mois ont été pénibles.

Je pense aussi à Pierre Fitzgibbon, blâmé à répétition par la commissaire à l’éthique.

Le cas de M. Fitzgibbon est particulier, comme je l’ai déjà expliqué.

Avant l’élection des caquistes, il y avait eu six ministres de l’Éducation en huit ans. Il faut un peu de stabilité.

Le sexe n’est pas le seul point commun des gens qui ont gardé leur poste. Ils sont des amis personnels du premier ministre ou de loyaux militants caquistes de la première heure. C’était d’ailleurs le cas de Mme Proulx, une des 12 signataires du manifeste fondateur de la CAQ.

Mais ce n’est pas tout. Si M. Legault a hésité à congédier certains ministres à problèmes, c’est parce qu’il craignait que ce soit perçu comme un aveu d’échec.

Comme pour la crise sanitaire, il fait la balance des avantages et des inconvénients pour le parti au pouvoir. Ses prédécesseurs n’agissaient pas très différemment.

Ce qui change, toutefois, c’est l’attitude des employés. Certains comportements ne sont plus acceptés, y compris dans les lieux de pouvoir. Tant mieux. Car même en politique, il devrait rester une petite place pour la gentillesse.

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