Réplique : Changement constitutionnel

La mémoire sélective d’Eddie Goldenberg

Dans un article d’opinion publié dans La Presse le 31 mai dernier**, l’ancien conseiller de Jean Chrétien Eddie Goldenberg invite le premier ministre fédéral et les chefs des partis politiques à Ottawa à fermer la porte au changement constitutionnel que le gouvernement Legault compte faire avec le projet de loi 96. M. Goldenberg, que j’ai eu le plaisir de recevoir à quelques reprises dans mes cours comme conférencier, a beaucoup de vécu politique. L’entendre et le lire sont toujours des exercices intéressants, mais on me permettra ici d’être en désaccord avec lui.

Il affirme d’abord qu’il ne faut pas prendre la question constitutionnelle à la légère et se lancer dans une réforme sans réfléchir. Il invoque en cela les exemples du rapatriement de la Constitution et de l’échec du lac Meech, lesquels ont entraîné des crises politiques majeures. Soit. Mais son ancien patron a bien procédé à un changement à la Constitution en 1997, pour abolir les commissions scolaires confessionnelles, à la suite d’une négociation constitutionnelle avec le gouvernement de Lucien Bouchard. D’autres modifications post-Meech ont eu lieu touchant d’autres provinces. M. Goldenberg évite de façon commode de mentionner ces exemples.

Il reproche par ailleurs la façon avec laquelle le Québec procède, c’est-à-dire unilatéralement. Il est pour le moins ironique pour lui d’adresser un tel blâme. Me Goldenberg a lui-même participé au rapatriement unilatéral de la constitution en 1982 alors qu’il travaillait avec Jean Chrétien. Aujourd’hui, le Québec utilise des règles qui lui ont été imposées, mais serait coupable de forcer la note. Si vous ne vouliez pas qu’il agisse de la sorte, c’était à vous et votre ancien patron de ne pas nous imposer l’actuelle formule d’amendement.

M. Goldenberg poursuit en disant que le devoir des gouvernements à l’heure actuelle est de s’occuper de la pandémie et de l’économie, pas de la constitution. Il est évident que ces questions doivent avoir toute l’attention nécessaire de nos élus. Cela ne veut pas dire pour autant que la politique se résume toujours et en toutes circonstances à soigner les gens et s’assurer qu’ils puissent gagner convenablement leur vie. La question de savoir si le Québec constitue ou pas une nation de même que la survie de la langue française chez nous sont également des questions importantes.

Ces enjeux ont du sens et les collectivités humaines ont besoin de sens pour faire société. Le cas échéant, nous ne serions plus que des individus anomiques n’ayant presque plus de liens les uns envers les autres.

Le rapatriement de 1982, avec l’enchâssement de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution, est un excellent exemple de cette dynamique. Aux yeux de nombreux Canadiens, y compris M. Goldenberg lui-même, la Charte a du sens. Elle donne une dimension métaphysique à l’appartenance des citoyens canadiens à leur pays. Si on avait appliqué le raisonnement qu’il nous sert aujourd’hui à l’opération de rapatriement constitutionnel de Pierre Trudeau en 1982, on aurait pu dire à l’ancien premier ministre et à son ministre de la Justice Jean Chrétien que le moment était mal choisi pour parler de Constitution. Le chômage était en effet au-dessus de 13 %, comme au plus fort de la pandémie l’an dernier, sans compter un déficit astronomique, exactement comme ce que nous vivons présentement.

Le gouvernement du Québec affirme que son projet ne fait que refléter la réalité, c’est-à-dire le fait que les Québécois constituent une nation dont la langue officielle est le français. Me Goldenberg reprend cet argument au vol pour dénoncer le projet de loi 96. Si la réalité est bel et bien que le Québec est une nation, aucune raison alors de reconnaître ce fait dans la Constitution, plaide-t-il. Ce n’est pas ce qu’il disait toutefois en 1980, lorsqu’il a été question d’inclure le multiculturalisme dans la Constitution. Malgré l’opposition du Québec, pour lui, l’inclusion de cette réalité allait de soi. Comme il le dira plus tard, « peu de gens pouvaient s’y opposer, je veux dire, que pouvaient-ils dire, que le Canada n’est pas multiculturel ? » 1.

Aujourd’hui Eddie Goldenberg utilise le même argument, l’évidence d’une réalité, pour en tirer toutefois une conclusion complètement inverse de celle à laquelle il en était venu jadis.

En fait, ce qui le dérange vraiment n’a rien à voir avec la condition objective du pays. Son hostilité vient de sa conviction que la nation québécoise n’existe pas. Comme tant de Canadiens anglais, il est convaincu que les Québécois ne constituent pas un des peuples fondateurs du pays. À ses yeux, seule la nation Canadian existe. Le fait québécois, lui, relève du folklore et nous resterons toujours une minorité ethnique parmi d’autres dans le Canada multiculturel de M. Goldenberg.

* L’auteur a écrit La Bataille de Londres, dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Il a également été candidat à la direction du Parti québécois en 2020.

1. Varun Uberoi, « Multiculturalism and the Canadian Charter of Rights an Freedoms », Political Studies, no 57, 2009, p. 814

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