Allumeur de passion

Le choc théâtral

Ils tiennent bien haut le flambeau des arts dans des écoles secondaires de la province (voire du pays), allumant des passions qui durent des vies entières. Rencontres avec des enseignants inspirants et des artistes dont ils ont marqué la destinée. Aujourd’hui : Mani Soleymanlou nous parle de Luc Bernier, et vice versa.

Mani Soleymanlou raconte

Lorsque Mani Soleymanlou a su qu’il allait diriger le Théâtre français du Centre national des Arts (CNA), l’une des premières personnes à qui il a voulu annoncer la nouvelle est Luc Bernier, son professeur de théâtre d’adolescence.

« C’est Luc qui est venu me chercher dans le gymnase pour me faire découvrir le théâtre et qui, plus tard, m’a fait comprendre qu’on pouvait en vivre ! Je ne voulais pas qu’il apprenne la nouvelle dans les journaux. » En effet, la nomination de Mani Soleymanlou au CNA a fait la manchette. À 38 ans, il va succéder, en septembre 2021, à de grands noms comme André Brassard, Robert Lepage, Brigitte Haentjens et Wajdi Mouawad à titre de directeur artistique du volet français du seul théâtre national canadien.

Originaire d’Iran, Mani Soleymanlou a fait ses études secondaires dans une école francophone en banlieue de Toronto, l’école Étienne-Brûlé. « On était 350 élèves provenant de 82 nationalités. » C’est dans ce contexte particulier que Luc Bernier s’occupait de la troupe de théâtre. « Faire du théâtre avec des enfants issus de l’immigration, à Toronto et en français, c’est déjà un exploit extraordinaire ! », souligne le metteur en scène, dramaturge et comédien qu’on a notamment vu dans C’est comme ça que je t’aime.

Mani Soleymanlou se souvient de ses premiers pas sur scène, lui qui était à l’époque plus habitué aux terrains de volleyball. « Un jour d’avril, Luc est venu me demander d’interpréter le rôle principal de la pièce En attendant bébé. J’avais fait des sketches dans des soirées cabaret – notamment un monologue de Michel Courtemanche ! –, mais pas plus. »

« J’avais 14 ans. Ç’a été un choc monumental pour moi. Un monde s’est ouvert grâce à lui. Disons que les maths, la chimie, la bio ont foutu le camp rapidement ! »

— Mani Soleymanlou

« Mon quotidien scolaire est aussi devenu plus riche. Je me suis rapidement dit : c’est du théâtre que je veux faire dans la vie. Et Luc l’a compris. Grâce à sa bonne humeur et à sa gentillesse extraordinaire, il a été un prof marquant pour plusieurs. D’ailleurs, nous sommes trois élèves de l’époque à avoir choisi des carrières en théâtre : Victor Andres Trelles Turgeon, Léa Simard et moi. »

Leur enseignant, se rappelle Mani Soleymanlou, était très impliqué dans toutes les étapes de création des spectacles. « Il m’a appris tout le travail que nécessite une production, le travail aveugle qui vient avec la passion. On restait tard le soir à l’école pour faire les décors, créer les affiches, sceller des enveloppes de remerciements… Il m’a appris la fierté du travail bien accompli. »

Pour Luc Bernier, chaque occasion était bonne pour ouvrir les horizons théâtraux de sa troupe, raconte son ancien élève. « Il nous amenait voir les premières du Théâtre français de Toronto de Guy Mignault pour qu’on rencontre ensuite les artistes. On est allés à Québec et même à Detroit pour voir des pièces ! C’est un grand passionné de culture, un grand passionné du Québec aussi.

« Pour lui, le théâtre, c’était du sérieux. Il faut dire que l’école occupait une place importante dans la communauté franco-torontoise. On faisait de huit à dix représentations par semaine, devant 400 personnes chaque fois. Comme artiste, c’est là que j’ai appris le sens du timing qui vient avec l’humour, comment dealer avec les rires de la salle… Ça m’a donné confiance en moi. »

Un jour, Luc Bernier a sorti de son tiroir un dépliant de l’École nationale de théâtre pour la montrer à son protégé. « Il m’a dit que c’était possible d’étudier et de gagner sa vie en théâtre. Or, c’est assez rare que les immigrants choisissent la voie des arts. Deux jours plus tard, j’ai montré le dépliant à mes parents. Et c’est là qu’ont commencé moult négociations ! »

Luc Bernier raconte

Le scénario se répétait à chaque nouvelle réunion de parents. La mère de Mani Soleymanlou se présentait devant Luc Bernier pour lui demander de dissuader son fils de se lancer dans une carrière théâtrale. « Je ne voulais pas confronter la mère de Mani. Je lui disais seulement que son fils avait du talent… Sauf que je n’ai jamais, jamais tenté de le décourager ! Je ne pouvais pas faire cela ! Mani était tellement bon ! Et il ne rêvait que de ça… Ses parents l’ont compris plus tard. »

Luc Bernier et son ancien élève ont gardé des liens étroits malgré le passage des années. L’enseignant originaire des Cantons-de-l’Est a toujours suivi de près la carrière de l’acteur qu’on verra bientôt à Radio-Canada dans la série Survivre à ses enfants. « J’ai vu plusieurs de ses spectacles. J’ai cru en lui lorsqu’il était jeune et c’est normal pour moi de continuer à l’encourager. Il m’a toujours tenu au courant de ses projets, mais j’avoue que lorsqu’il m’a annoncé pour le CNA, je tremblais. J’étais très ému. En 20 ans, il est passé d’élève passionné à auteur de 10 pièces et directeur artistique du CNA. C’est un rêve pour un enseignant de voir un élève, un ami s’épanouir de la sorte. »

Luc Bernier est un homme modeste. Difficile de lui faire reconnaître l’impact qu’il a pu avoir sur le parcours professionnel – et humain, dira Mani Soleymanlou – de son ancien élève. « J’ai peut-être été le mentor de Mani, mais lui me poussait à aller plus loin dans mes productions. Il me poussait à faire des choix de textes plus audacieux, à m’investir davantage. Il m’a fait grandir. »

« Mani m’a fait rêver à ce que la vie pourrait lui offrir. Je voulais qu’il voie grand, parce que, plus jeune, j’avais aussi voulu vivre du théâtre. »

— Luc Bernier, professeur de théâtre

Pour cet enseignant qui a touché dans sa carrière à presque toutes les matières scolaires, enseigner l’art dramatique à une clientèle pluriculturelle comme celle de l’école Étienne-Brûlé posait un défi particulier, surtout au tournant du millénaire. « À l’époque de Mani, il n’y avait pas grand-chose pour parler de la réalité multiculturelle. Le répertoire était très limité. J’avais des acteurs qui venaient de l’Afghanistan, du Pérou, de l’Afrique, chacun avec son accent et ses expressions. Le public venait aussi de toutes les cultures… J’ai donc décidé de monter du théâtre d’été, de reproduire sur scène ce que j’avais vu au Québec. »

Ainsi, c’est par la comédie que Mani Soleymanlou a fait ses premières armes en théâtre. « Je lui ai dit qu’il me faisait penser à un acteur québécois : Benoit Brière. Il avait la même façon de provoquer les rires. Il ne savait pas qui c’était… Un jour, il m’a appelé pour me dire qu’il avait un rôle dans Madame Lebrun, avec Benoit Brière ! J’ai capoté ! »

Pour Luc Bernier, l’actuelle année scolaire est la dernière. « J’ai décidé de prendre ma retraite. C’est particulier : j’éteins ma flamme pendant que celle de Mani s’allume avec le CNA. Je serai nostalgique de quitter avec tous mes cartables et mes affiches, mais quand je serai installé à Montréal, je vais rester branché sur le théâtre. Ma passion va se véhiculer d’une autre façon. Et je pourrai assister à toutes les pièces de mes anciens élèves… »

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