Cannabis

Les exportations illégales explosent

Confrontés à des marges de profit qui fondent à vue d’œil depuis la légalisation, les producteurs de cannabis du marché noir, en particulier les Québécois, se tournent de plus en plus vers les États-Unis pour écouler leur marchandise, affirme un enquêteur de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Le bon vieux pot demeure une monnaie d’échange sûre pour le crime organisé, qui s’en sert comme devise pour acheter et importer des drogues dures de l’étranger.

« Ici, au Québec, on est vus comme une pouponnière. [Le marché noir] produit du cannabis de très bonne qualité, qui a une grande valeur. Les producteurs québécois sont encore attrayants », affirme le caporal Danny Paradis, coordonnateur de la Stratégie cannabis au sein du corps policier fédéral, lors d’une entrevue avec La Presse.

Sans être en mesure d’expliquer exactement pourquoi, l’enquêteur affirme que les quantités de cannabis saisies à la frontière par le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis a augmenté de 2500 % entre octobre 2017 et novembre 2021.

La hausse globale de consommation pendant la pandémie aux États-Unis, combinée à la baisse des prix au Canada provoquée par la légalisation, pourrait expliquer l’attrait soudain des producteurs canadiens pour ce territoire.

Alors que le prix d’une livre de cannabis sur le marché noir canadien se situe autour de 1300 $, il atteint près de 4000 $ aux États-Unis.

« Le cannabis, c’est un produit local, facile à fabriquer, qui reste très populaire et qui génère beaucoup de profits. C’est un peu comme la vache à lait de l’organisation qui permet, entre autres, de financer les laboratoires clandestins. »

— Le caporal Danny Paradis, coordonnateur de la Stratégie cannabis de la Gendarmerie royale du Canada

« C’est aussi une monnaie d’échange. Le crime organisé l’exporte pour importer des drogues dures comme la cocaïne ou l’héroïne, ou faire du troc contre des armes à feu. Ça ne laisse pas de traces. Et s’ils le perdent, ce ne sont pas des pertes financières directes, la perte est moins drastique. Ça reste un moyen sûr [de transiger] », soutient-il.

Une source de La Presse active dans le marché noir affirme qu’une « surabondance historique » fait effectivement baisser les prix, au point où plusieurs producteurs sont pris avec des stocks importants qu’ils n’arrivent pas à écouler. Mais cette personne met en doute les affirmations du caporal Paradis, affirmant que le marché américain n’est pas particulièrement attrayant et que les exportations au sud de la frontière se font « au compte-goutte ».

Quoi qu’il en soit, le cannabis est encore très régulièrement saisi lors d’opérations policières visant des groupes criminels. « Dans toutes les perquisitions, il y a du cannabis », affirme l’enquêteur de la GRC.

La SQDC, réelle concurrence ?

Le caporal Paradis se dit d’ailleurs « sceptique » face aux données de la Société québécoise du cannabis (SQDC), qui soutient dans son plus récent rapport annuel avoir capté 53 % du marché illicite. La société d’État base cette affirmation sur l’hypothèse voulant que les Québécois consomment globalement 175 tonnes de cannabis, alors qu’elle a vendu l’équivalent de 91,5 tonnes en 2021 dans ses succursales et sur son site web. « On n’a pas vraiment de bases valides. Je serais sceptique, à ce point-là, qu’ils aient été chercher autant [de parts du marché noir], en si peu de temps. Je vais me garder une petite gêne », lance M. Paradis, tout en reconnaissant que la SQDC a fait un travail remarquable en très peu de temps pour concurrencer le crime organisé.

Au cours du plus récent trimestre, les clients de la SQDC ont payé en moyenne 6,32 $ pour 1 gramme de cannabis, alors que le prix oscille autour de 6 à 7 $ le gramme sur le marché noir montréalais, selon la GRC.

Chez les jeunes, les statistiques suggèrent qu’il y a une certaine baisse de la consommation de cannabis séché sous forme de joint, mais que les produits de vapotage et les produits comestibles sucrés, comme les muffins et les jujubes, sont en hausse.

Les policiers voient aussi apparaître sur le marché noir des formes plus concentrées, appelées wax ou shatter.

Dans la plupart des cas, ces produits sont vendus illégalement sur l’internet et livrés par la poste standard. « Ça nécessite des enquêtes assez difficiles, affirme M. Paradis. Les destinations sont multipliées à l’infini, les commandes peuvent transiter par plusieurs pays. Ce sont des projets qui demandent beaucoup de ressources et de temps d’enquête », souligne-t-il.

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