Chronique

Apprivoiser Audrey et l’adopter

Les deux premiers épisodes d’Audrey est revenue, du Club illico, sont vraiment étranges. Très bizarres, même.

Le personnage principal, la fameuse Audrey (Florence Longpré) du titre, se réveille d’un coma de 18 ans et ne prononce pas une seule phrase complète. Elle émet des sons, fixe le vide et active la manette de son fauteuil électrique. C’est à peu près tout ce qui se passe.

Qu’est-ce qui a plongé la jeune femme dans cet état semi-végétatif ? À quoi ressemblait sa vie avant l’accident, qui lui a arraché la moitié de sa vie ? Le téléspectateur ne le sait pas et on ne lui fournit que très peu d’indices pour l’aider.

Autour d’Audrey, sa mère Mireille (Josée Deschênes) et son père André (Denis Bouchard), des parents aimants, remplissent le vide avec du bavardage très « xavierdolanesque » à propos de pâtes au poulet, du chauffage dans l’auto et du « gratinage » de lasagne. Et que fabrique la créature mi-humaine, mi-corbeau qui apparaît sporadiquement dans l’histoire ? Mystère.

Heureusement, le Club illico de Vidéotron offre depuis jeudi les 10 demi-heures d’Audrey est revenue, télésérie cosignée par Florence Longpré (M’entends-tu ?) et Guillaume Lambert (L’âge adulte), ce qui nous évite de décrocher après ces deux épisodes difficiles d’approche.

Autant j’ai embarqué immédiatement dans M’entends-tu ? à Télé-Québec, autant il m’a fallu du temps pour apprivoiser Audrey est revenue, une nouveauté du Club illico qui ne ressemble à rien d’autre (c’est une qualité, bien sûr, que d’être aussi original et singulier).

Pour moi, le déclic s’est produit au troisième épisode. Le récit recule en 2001 et nous montre Audrey (alors jouée par Ellicyane Paradis) en cinquième secondaire avec sa meilleure amie Cynthia (Charlie Lemay-Thivierge) dans des séquences rappelant le magnifique film Lady Bird, de Greta Gerwig.

C’est en voyant Audrey à 17 ans, avec sa vivacité et son excentricité, que l’on prend en affection Audrey à 35 ans, neurasthénique, le regard éteint et qui doit réapprendre absolument tout du quotidien : parler, marcher, se laver. La connexion entre les deux univers (2001 et 2020) permet de mieux saisir la détresse d’Audrey et le désarroi qui afflige son entourage. On enfile ensuite le reste de la série.

En partant, on comprend que la rééducation et le réveil d’Audrey seront longs et ardus. Orthophonie, physiothérapie, Audrey ne se souvient de personne ni de rien et c’est un animal domestique qui ouvrira doucement sa boîte à souvenirs.

Le petit frère colérique d’Audrey, Clément (Dominic St-Laurent, découvert dans les hilarantes pubs de Roue de fortune), est une bombe à retardement, toujours en « tabarnak » contre la moindre niaiserie de la vie. On sent qu’il y a des choses non réglées avec sa sœur et le reste de la famille. Car la vie a continué pendant l’absence d’Audrey. Il y a eu des naissances, des divorces et des remariages, notamment.

La justesse des interprètes d’Audrey est revenue est hallucinante. Denis Bouchard en père meurtri (et propriétaire de l’entreprise Party 2000), Josée Deschênes en mère surprotectrice et Florence Longpré, qui hérite de la partition la plus difficile de la série, soit celle d’une trentenaire aphone et prisonnière de son corps. Tout se passe dans le regard de l’actrice et la petitesse de ses gestes. C’est très bien campé.

L’action se déroule à Sorel-Tracy (ville de naissance de l’auteur Guillaume Lambert) et le réalisateur Guillaume Lonergan (M’entends-tu ?) montre le laid et le joli de cette ville de la Montérégie. Un peu à l’image de Demain des hommes, où il se dégageait une beauté de cette froideur industrielle.

Au deuxième épisode, Josée Deschênes fait d’ailleurs un monologue très rigolo sur le pourquoi de la fusion entre Sorel et Tracy en 2000. Ni riches ni pauvres, les protagonistes évoluent dans un milieu modeste, qui ressemble à n’importe quelle banlieue de troisième couronne. C’est quasiment du « vrai monde » que nous regardons au fil des épisodes.

Et comme dans M’entends-tu ?, la musique prend une place importante dans Audrey est revenue. L’utilisation de The Suburbs, d’Arcade Fire, est géniale, tout comme celle de We Like to Party, des Vengaboys, vous voyez, ça ratisse large. Ah oui, c’est la pianiste Alexandra Stréliski qui signe la trame sonore d’Audrey est revenue. Beaucoup de talent à la seconde.

On ne sent aucun snobisme de la part des créateurs d’Audrey est revenue, qui se servent d’une scène des funérailles de Marie-Soleil Tougas pour enrichir l’intrigue et qui glissent même une joke de pet dans le scénario.

Audrey est revenue et c’est tant mieux pour nous. Ah oui, pour le corbeau épeurant, vous comprendrez un peu mieux au sixième épisode. Audrey prend son temps. Lentement mais sûrement.

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