Jake Clemons

Le saxophoniste born in the USA, mais heureux au Québec

En mars 1988, Jake Clemons, 8 ans, assiste à son premier spectacle du E Street Band. « C’était non seulement la première fois que j’entendais le groupe, c’était aussi la première fois que j’entendais du rock’n’roll de toute ma vie », raconte le musicien à propos de la légendaire formation, dont il fait maintenant partie. Rencontre avec le Québécois d’adoption, qui connaît désormais très bien son rock’n’roll, et qui visite ces jours-ci les scènes de la province.

Comment Jake Clemons est-il devenu résidant du Québec ? « C’est toujours l’amour ou le travail qui te fait déménager », répond celui qui dit avoir « grandi sur toutes les côtes » américaines, parce que son père, membre de la marine états-unienne, était souvent appelé à paqueter ses petits.

Travail ou amour, donc, dans son cas ? C’est au nom de l’amour que le grand gaillard s’est installé il y a un peu plus de cinq ans dans les Laurentides, avec une agente de bord québécoise (et francophone), rencontrée dans l’avion du E Street Band de Bruce Springsteen, qu’il a rejoint en 2012.

« Disons que ça faisait du bien de pouvoir jaser avec quelqu’un de mon âge », confie-t-il avec un sourire gêné au sujet de la naissance de leur relation ; ses camarades au sein du groupe étant maintenant tous septuagénaires. Septuagénaires pimpants, certes, mais septuagénaires quand même. « Ils sont merveilleux, comprends-moi bien, mais c’était agréable de pouvoir parler avec quelqu’un avec qui j’avais un peu plus en commun. »

Fils d’un père d’obédience baptiste du Sud (une dénomination chrétienne évangélique très conservatrice), Jake Clemons a longtemps été préservé de cet immoral cataclysme communément appelé rock’n’roll, le tourne-disque familial ne faisant jouer que du gospel et de la musique de fanfares. Ses oreilles resteront vierges de guitares électriques jusqu’à cet épiphanique spectacle de 1988, lors duquel il verra enfin son Big Man d’oncle en action, dans toute sa flamboyante splendeur, et lors duquel l’envie du saxophone le happera.

« C’était une soirée très intense, mais au-delà de la musique, c’est l’énergie qui régnait dans la salle qui m’a tout de suite captivé. J’étais vraiment sous le choc. Je n’en revenais pas à quel point c’était fort ! »

Une décision difficile

Jake Clemons venait de lancer son premier EP, It’s On, au moment où, en juin 2011, son colossal oncle, 69 ans, trimballait pour de bon son sax dans l’au-delà. Bruce Springsteen déclarera dans la foulée que le départ de celui sur qui il s’appuyait, au sens propre comme au figuré, depuis près de quatre décennies, avait été pour lui aussi déboussolant que si la planète Terre avait perdu la pluie.

Jake, pour qui Clarence était « comme un père », l’avait déjà suivi sur la route, au cas où, dès la tournée Magic, en 2007. Depuis un bon moment, les nombreux problèmes de santé de Big C rendaient les spectacles marathons du patron des patrons de plus en plus éprouvants.

« Ça faisait des années qu’il me disait : “Quand je ne serai plus là, c’est toi qui vas me remplacer.” Et je trouvais ça complètement ridicule ! Je ne pouvais pas m’imaginer que ça se produise. À tel point que lorsque je l’ai accompagné en 2007, je n’avais appris aucune chanson. Mais quand j’ai reçu l’appel de Bruce, en 2012, ç’a été une décision difficile. »

— Jake Clemons

Une décision difficile de se joindre à un groupe qui remplit stades et arénas partout sur le globe ? Bien que pareilles tergiversations puissent sembler absurdes, Jake Clemons travaillait déjà à ce moment à l’édification de sa propre œuvre, avec un instinct certain pour le refrain qui s’installe à demeure entre les oreilles de l’amateur de rock fédérateur.

« C’était une décision difficile, parce que je sentais que j’étais déjà engagé dans ma propre voie, mais je sentais aussi que j’étais investi d’une responsabilité », se souvient celui dont le plus récent album, Eyes on the Horizon (2019), est une puissante synthèse de rock alternatif, de soul, de punk et de folk, au cœur de laquelle sa voix tient davantage le rôle principal que son sax.

Quelques jours plus tard, Jake prend un verre dans un bar de New York avec son ami, l’auteur-compositeur et acteur Glen Hansard. « Glen m’a dit : “Tu n’as pas le choix, il faut qu’à partir de maintenant, tu deviennes deux personnes.” Et juste au moment où les mots sortaient de sa bouche, Two de Ryan Adams s’est mise à jouer. » Phrase clé de cette chanson : It takes two when it used to take one.

« C’était un de ces étranges moments cosmiques. C’est là que j’ai compris qu’il fallait que j’accepte de porter le flambeau, de jouer ce rôle, et que je devais aussi tout donner à ma carrière, demeurer entièrement moi-même. »

Quitte à ce que ses propres albums soient toujours considérés par la lorgnette de son association avec le Boss ? « Je comprends comment je pourrais le voir sous un jour négatif, mais ce serait irresponsable et ingrat de ma part. Les bénéfices sont beaucoup plus grands que les inconvénients : je me retrouve à occuper une place unique dans l’histoire et je suis l’apprenti de ces légendes, auprès de qui j’apprends à créer un spectacle qui transcende le moment présent, qui procure une catharsis, qui… » Jake hésite. « J’apprends avec le E Street à créer un spectacle qui peut changer la vie de quelqu’un. »

Pour une dernière fois ?

Bien que sa petite famille soit installée au Québec, Jake Clemons, 42 ans, n’avait jamais jusqu’ici visité son vaste territoire avec sa musique, ce à quoi il remédie cet été sur les scènes de plusieurs festivals, grâce à sa nouvelle association avec la boîte montréalaise Bonsound. « J’aime Montréal et le Québec, parce qu’ici, la culture a une vraie valeur, une valeur essentielle », explique-t-il en anglais, son français étant encore un peu trop rudimentaire.

Jake Clemons a un jour déclaré en entrevue respirer plus à l’aise dès qu’il rentre au Canada, parce qu’il n’a pas peur à chaque instant, ici, de se faire tirer dessus. Une phrase chargée, qu’il ne désavoue pas.

« Je ne parle que de ma propre expérience et je ne veux pas invalider celle des autres, mais au Canada, il m’est arrivé trois fois d’être arrêté par la police et deux de ces fois-là, c’était parce qu’on voulait m’offrir de l’aide. »

— Jake Clemons

Il se trouve un jour sur le bord d’une autoroute à tenter de retracer le siège pour enfants, envolé, que sa conjointe avait oublié sur le toit de la voiture. « Dès que j’ai vu la police arriver, je me suis dit : “Ça y est, je m’en vais en prison.” Mais le policier voulait me proposer de bloquer le trafic ! J’étais abasourdi. »

Et l’imminente tournée de Bruce Springsteen, qui s’amorcera le 1er février 2023 à Tampa, s’agit-il de la dernière du E Street Band ?

« J’espère que ce n’est pas la dernière, mais en même temps, je comprends les fans de s’imaginer que ça puisse être le cas, parce que c’est aussi une réalité de la vie. Mais on aimerait que rien ne s’arrête jamais. Je n’ai jamais voulu cette job-là, parce que j’aurais aimé que Clarence puisse continuer de monter sur scène. C’est là qu’il était le plus heureux. J’aurais aimé qu’il puisse rester sur scène pour toujours. »

Jake Clemons sera au Festivent de Lévis le 4 août, à la Place Laval de Gatineau le 5 août et au Festival international Rythmes du monde de Saguenay le 14 août.

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