Humour

TikTok… qui est là ?

La pandémie de COVID-19 a propulsé de nouvelles étoiles de l’humour sur TikTok, application mobile de partage de courtes vidéos. À l’occasion de ZooFest, l’humoriste Mégan Brouillard présente ce samedi TikTok Stand Up, une soirée où des créateurs numériques se frotteront à la scène ou y retourneront. Incursion dans un terreau où les rates se dilatent un clip à la fois.

Au cours du premier confinement, en mars 2020, Mégan Brouillard a troqué son « appart dégueulasse » de Montréal contre le sous-sol de ses parents, à Drummondville. Sale temps pour les salles ! Sale temps pour être finissante de l’École nationale de l’humour (ENH) ! À défaut de regarder le plafond, l’humoriste a planché sur des vidéos pour TikTok, une application où elle alimente aujourd’hui près de 110 000 abonnés.

Avec un accent aussi coloré que sa chevelure rousse, l’humoriste de 21 ans décline son quotidien – tribulations familiales, anecdotes nostalgiques, banales péripéties – dans des capsules rigolotes d’au plus une minute.

« On était plus capables de faire rire les gens, à part sur l’internet, raconte-t-elle. Au début de la pandémie, je me disais que notre métier ne servait plus à rien. Mais je me suis mise à recevoir beaucoup de témoignages, entre autres de mère [chefs de famille] monoparentale : “Ce n’est pas facile avec les enfants, mais tu me fais rire, tu me fais du bien.” »

Face à cet appel d’air du Québec confiné, de nombreux humoristes établis ont renforcé leur présence sur TikTok depuis un an et demi. Du nombre : Pierre-Yves Roy-Desmarais, Mathieu Dufour, Arnaud Soly, Rosalie Vaillancourt ou encore Rachid Badouri, en tête avec 1,5 million d’abonnés.

Si, comme eux, Mégan Brouillard a glissé de la scène vers TikTok – un « outil de travail » supplémentaire –, l’inverse n’est pas saugrenu. C’est du moins ce que l’animatrice compte prouver à l’occasion du spectacle TikTok Stand Up, présenté ce samedi par ZooFest au Monument-National.

« Beaucoup de gens commentaient mes TikTok en disant : “Tu devrais faire de la scène !” J’en faisais déjà, mais je n’étais sûrement pas la seule à recevoir des messages du genre. Je me suis dit que ce serait l’fun d’envoyer ces gens-là, qui ont un talent comique, performer. »

— Mégan Brouillard, humoriste et « tiktokeuse »

Pascale de Blois, qui n’a pas encore la vingtaine, est l’une de ces personnalités TikTok au sens de l’observation et à l’humour aiguisés. Avant d’écrire ce papier, nous ne la connaissions ni d’Ève ni d’Adam. Pourtant, ses 367 vidéos lui ont permis de créer un éden de plus de 250 000 abonnés, qui l’ont récompensée d’environ 1,5 million de « J’aime ».

« J’ai toujours aimé l’humour, faire rire, le théâtre, énumère celle qui étudie en cinéma au cégep. Au début de la pandémie, je n’allais plus à l’école. Je savais que je n’allais pas revoir certains amis, et j’ai commencé à faire des blagues sur TikTok en pensant que c’était juste eux qui allaient les voir. Quand j’ai vu que ça prenait de l’ampleur, j’ai décidé de continuer. »

Entre un rire et un sourire, la « tiktokeuse » aborde des thèmes plus sérieux comme les menstruations, les troubles alimentaires ou les relations toxiques. « J’ai un gros côté féministe et je suis pour la cause environnementale. Je fais quelques TikTok là-dessus avec un ton ironique. J’ai l’impression que les gens rient de la joke, mais que ça reste ancré dans leur tête », dit Pascale de Blois.

Sur TikTok, pas de toc !

Quel est le secret d’une vidéo TikTok humoristique réussie ? La simplicité, croit Pascale de Blois. « J’écris mes idées, et quand j’ai le temps, je les filme. Il y a beaucoup de gens qui utilisent de bonnes caméras et des logiciels de montage. Moi, c’est une one take avec mon cellulaire. Ce n’est pas très long. Les gens aiment que ce soit naturel, rapide. Je suis contente parce que ça me permet de gagner du temps. »

« Ça semble simple, mais c’est vraiment de l’ouvrage, nuance Mégan Brouillard. Pour faire une vidéo de 30 secondes sans coupure, il faut que tu penses à tout. Ça peut m’avoir nécessité 10 prises. Il y a des vidéos qui m’ont pris 15 secondes, d’autres 3 heures. »

Dans tous les cas, « il faut que ça parte de toi et que tu aies du fun à le faire, poursuit la diplômée de l’ENH. Un bon TikTok est fait sans prétention. Si tu le fais pour le fame, ça ne marchera pas. Le public le sent ».

Seule, sans mise en scène ni décor, Pascale de Blois interprète des personnages dans des contextes souvent scolaires ou familiaux, grossit les traits et les travers d’un proche X que nous connaissons tous. « Il faut vraiment que les gens s’identifient à la vidéo, dit-elle. C’est ce qui génère beaucoup de commentaires, de gens qui partagent leur propre expérience, qui identifient leurs amis. »

La communauté TikTok est assez bienveillante, note Guilhem du Fayet, membre de l’Observatoire de l’humour et créateur français sous le pseudonyme HumourMan.

« On parle beaucoup de la différence entre “rire contre” et “rire avec”. J’ai l’impression que TikTok est la plateforme qui permet le plus de “rire avec”. Si tu te moques des gens, en tant que créateur de contenu, ça ne va pas passer. »

Suivre l’algorithme

La popularité de TikTok, lancée en 2016 par l’entreprise chinoise ByteDance, s’explique beaucoup par son potentiel viral. Les anonymes et les « grands noms » ont presque autant de chances d’enflammer l’application.

« Il y a une espèce de démocratisation de l’humour, note Mégan Brouillard. Tu n’as pas besoin d’être connu pour que ta vidéo voyage. Elle doit juste être bonne. »

Selon l’observateur Guilhem du Fayet, l’effet de mimétisme joue pour beaucoup dans le succès de l’humour sur la plateforme, à la manière des chorégraphies virales. Le plagiaire Gad Elmaleh y serait en terrain ami.

« C’est un peu le retour de la blague qu’on se raconte. De la blague que quelqu’un a racontée à quelqu’un qui me l’a racontée. Il y a un effet de téléphone arabe, il y a des mots et des bouts d’histoire qui changent. »

— Guilhem du Fayet, membre de l’Observatoire de l’humour

Le temps de visionnage est un critère névralgique pour amadouer l’algorithme du réseau social et collectionner les « J’aime », précise-t-il. Les créateurs doivent donc rendre leurs abonnés captifs de la première à la dernière seconde.

« Ça a influencé la manière dont je concevais l’écriture de mes blagues pour TikTok, explique M. du Fayet, alias HumourMan. Je me disais : “Il faut que j’aie une attaque précise, il faut que ma vidéo soit courte et dynamique, que le punch soit à tel endroit, etc.” »

Depuis peu, les vidéos TikTok, qui sont tournées à la verticale pour convenir aux téléphones, peuvent durer jusqu’à 3 minutes. Or, pour ne pas lasser l’auditeur, « le format gagnant est d’environ 15 secondes », souligne la « tiktokeuse » Pascale de Blois.

Face au succès du joujou chinois, les géants américains ont voulu copier ses services et son algorithme. Google a lancé YouTube Shorts, tandis que Facebook a mis au point Instagram Reels.

D’abord un écrin

Pour l’instant, les Canadiens ne touchent aucune redevance de TikTok pour leurs facéties. Aux États-Unis et dans plusieurs pays européens, dont la France, les utilisateurs « bénéficient » du Fonds pour les créateurs, doté d’une enveloppe de 375 millions sur trois ans. Les tiktokeurs doivent avoir 18 ans, un minimum de 10 000 abonnés et au moins 100 000 vues au cours du dernier mois. Résultat ? Des revenus risibles.

Pour générer un « bon salaire étudiant », Pascale de Blois accepte des placements publicitaires dans ses vidéos et fait le plein d’abonnés sur d’autres plateformes « monétisables », comme YouTube et Instagram.

De son côté, Mégan Brouillard explique que son succès sur TikTok lui a permis de décrocher des contrats sur scène. Ses vidéos l’aident en outre à améliorer son stand-up, observe-t-elle. « À force de faire du montage, ça m’oblige à me réécouter, à regarder comment je parle, mes expressions faciales. C’est complémentaire. »

TikTok, l’avenir de l’humour ? Il faudra s’en remettre au tic-tac de l’horloge.

TikTok Stand Up, le 17 juillet à 21 h au Monument-National

30/30 Mégan Brouillard et P-O Forget, le 21 juillet à 19 h au Monument-National

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