La beauté du monde

Sauver ce qui nous reste

Quand le dramaturge Michel Marc Bouchard a eu connaissance de l’épisode du sauvetage de milliers d’œuvres d’art françaises durant la Seconde Guerre mondiale, il y a tout de suite vu matière à opéra. Ce samedi, à l’Opéra de Montréal, on pourra entendre le produit final avec la création de La beauté du monde, dont la musique a été écrite par le compositeur Julien Bilodeau.

« Je trouvais qu’il y avait quelque chose de pratiquement pharaonique, de très opératique là-dedans », raconte celui qui confie avoir été bouleversé, quelques années auparavant, par les destructions patrimoniales perpétrées à Palmyre et à Mossoul par des djihadistes du groupe armé État islamique.

L’histoire du directeur des musées nationaux de France, Jacques Jaujard, et de Rose Valland, ancienne attachée au musée du Jeu de paume ayant documenté des milliers de spoliations réalisées par les nazis, principalement envers des juifs, n’est pas si éloignée de notre présent.

« Quand on regarde dans l’immédiat ce qui se passe en Ukraine, nous sommes dans la même situation, avec la volonté des conservateurs de vider leurs musées, de faire en sorte de protéger leur patrimoine. On parle malgré tout de 200 musées, bibliothèques, institutions et monuments historiques qui ont été détruits. »

– Michel Marc Bouchard

Même si La beauté du monde raconte un évènement historique, il veut éviter d’en faire « un opéra Wikipédia ». Il s’agit « de faire de ces personnages des héros qui vont aller vers une démesure opératique dans leur volonté, leur mission et leur destinée », relate-t-il.

Michel Marc Bouchard n’en est pas à sa première expérience à l’opéra, lui qui avait adapté sa célèbre pièce Les Feluettes, transposition créée à l’Opéra de Montréal en 2016 sur une musique de l’Australien Kevin March. Cette fois-ci, le directeur artistique de l’institution Michel Beaulac a sondé Julien Bilodeau, qui avait signé la musique d’Another Brick in the Wall, présenté en 2017 à la même enseigne.

Le compositeur avoue avoir énormément appris de ce projet qu’il qualifie de « laboratoire de luxe ». « Toute l’expérience a été mise à profit [pour La beauté du monde]. J’ai gagné beaucoup de temps, je suis allé à l’essentiel », résume-t-il.

« Ce qui est fascinant aussi avec Michel Marc, c’est que l’architecture de son écriture, la manière dont les thèmes reviennent, c’est extrêmement musical. Il y a une espèce de forme à variations à même le texte », d’ajouter le musicien, qui affirme s’être inspiré des compositeurs de l’époque de l’Occupation pour lui suggérer certaines ambiances.

Le compositeur fait également remarquer que certains choristes seront installés à même la fosse d’orchestre, parlant d’« une présence vocale instrumentale, un peu comme dans Sirènes de Debussy ou dans Ravel ».

Sur le plan vocal, Julien Bilodeau a pu se mettre à l’œuvre en ayant des noms de chanteurs précis en tête : « J’essaie de ne pas écrire de manière générique. Je travaille beaucoup en collaboration avec les chanteurs. »

Distribution

Même si la distribution initiale a changé au gré des reports causés par la pandémie, le compositeur reste attentif aux besoins des artistes. « J’ai toujours une ouverture pour des changements, entre autres pour aller trouver le confort pour un soliste à un moment crucial parce que son corps le demande. L’opéra ne tient pas à un intervalle ou à une note », explique-t-il.

Ce travail est rendu possible par la souplesse offerte par l’Opéra de Montréal. « Ils nous ont accordé un peu plus de temps que d’habitude. Ils étaient conscients que c’était du nouveau matériel », informe Michel Marc Bouchard, qui assiste ces jours-ci aussi aux répétitions orchestrées par le metteur en scène Florent Siaud.

Les deux personnages principaux, incarnés par le baryton-basse franco-australien Damien Pass et la mezzo-soprano ontarienne bien connue ici Allyson McHardy, seront entourés d’une poignée de jeunes chanteurs dans les autres rôles, la plupart issus de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal.

Le personnage de Hermann Göring, un des architectes du régime nazi joué par le ténor Matthew Dalen, attirera particulièrement l’attention en venant « magasiner » à Paris des œuvres d’art pour sa collection personnelle au deuxième acte. « À ce moment, on a ce fameux discours sur ce qu’est l’art dégénéré tel qu’il était considéré par les nazis, prévient le dramaturge. Et tu vois l’importance de l’État dans la détermination de ce que doit être la Beauté. »

« Je suis de mon époque et si je me sers de cette matière-là, je dois raconter à mes contemporains quelque chose qui se passe maintenant. Nous ne détruisons pas les tableaux, mais nous détruisons jour après jour notre patrimoine, que ce soit le patrimoine bâti ou paysager. Nous parlons dans l’opéra de la destruction de la beauté et je peux dire que nous allons allègrement dans ce sens présentement », s’alarme l’écrivain.

À la salle Wilfrid-Pelletier les 19, 22, 24 et 27 novembre

Consultez le site de l'Opéra de Montréal

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