Meghan et Harry

Les masques tombent

Soirée de gala, sourire de rigueur. « Je vis le rêve américain », affirmera Harry devant les invités… La journée précédente avait pourtant des allures de cauchemar : après les révélations de son ancien directeur de la communication, Meghan a reconnu avoir menti lors du procès en appel intenté par un tabloïd aux Sussex. Celle qui se posait en victime passe désormais pour une manipulatrice. Et donne aux médias britanniques une raison supplémentaire de la détester.

« Ne jamais se plaindre, ne jamais s’expliquer », règle éternelle de la monarchie britannique à l’égard de ces gueux de journalistes... Le prince Harry et Meghan Markle, à l’inverse, ne cessent de se plaindre et de s’expliquer, une attitude cavalière et dangereuse. Depuis deux semaines, les exilés californiens trônent au centre d’un tourbillon médiatique qu’ils ont eux-mêmes provoqué et qui pourrait leur coûter des plumes.

La narration victimaire de la duchesse de Sussex s’écroule : l’innocent agneau dissimulait des crocs de loup. Les faits ? Ils paraissaient pourtant limpides. En août 2018, après diverses péripéties, Meghan, mariée depuis trois mois, a décidé d’envoyer une lettre manuscrite à son père, Thomas Markle. Un échange intime entre deux êtres qui ne se voient plus, lui ayant commis trop d’impairs, dont celui de monnayer ses interviews à la presse. Personne n’est censé connaître le contenu de cette correspondance. Quelques mois plus tard, dans une enquête consacrée à la duchesse, le magazine américain People assure que cinq de ses proches dévoilent « la vérité sur Meghan ». L’un d’eux évoque ce courrier dans lequel la gentille Meghan déclare à son père qu’elle a le cœur « brisé », lui dit qu’elle l’aime et l’invite à réparer leur relation.

Thomas Markle lit l’article et soupçonne qu’il est téléguidé par sa fille. Ulcéré, prétendra-t-il, par le ton du papier et les mensonges qu’il estime receler, il réplique. Au lieu d’appeler sa fille ou de contacter le standard de Buckingham Palace, ce charmant monsieur balance la chose au Mail on Sunday. Scoop du tabloïd conservateur britannique, qui étale en une la lettre adressée par Meghan à son « daddy ». Beaucoup de reproches, peu de chaleur humaine. Furie des Sussex. Meghan entame une procédure judiciaire à l’encontre du journal, qu’elle poursuit pour non-respect de sa vie privée, atteinte à la loi de protection des données et violation de ses droits d’auteur. Harry et elle l’avaient laissé entendre : à chaque moquerie ou sous-entendu graveleux des ignobles plumitifs, ces contempteurs de la presse dite de caniveau lâcheraient leurs chiens, c’est-à-dire de redoutables avocats.

Petite victoire

Et la victoire fut. En janvier 2021, un juge de la Haute Cour de Londres statue en leur faveur, considérant la publication « excessive et illégale ». Selon le jugement, « il s’agissait d’une missive personnelle dont la divulgation, même pour contrebalancer des erreurs, ne se justifiait pas ». Humiliation supplémentaire, le Mail on Sunday est condamné à afficher une publication judiciaire en une.

Les Sussex jubilent. Ils vont gagner leur guerre, parvenir à intimider quiconque imprime ou poste n’importe quoi à leur sujet. ANL, l’éditeur du quotidien, fait appel. Les conseils du groupe de presse, qui compte le puissant Daily Mail, entendent prouver la duplicité des Sussex. Ils réitèrent alors leurs demandes d’entretien auprès d’un certain Jason Knauf, grand manitou de la communication des Cambridge et autrefois des Sussex.

Trentenaire bon teint, ce Texan éduqué en Nouvelle-Zélande, chargé des relations publiques de la Banque d’Écosse au pic de la crise financière, connaît la vérité, du moins en partie. Une « proie » d’autant plus facile à alpaguer qu’il a déjà relayé les complaintes du personnel des Sussex auprès des ressources humaines du palais. Une dizaine de démissions, un rythme insensé, le mot « harcèlement » sur toutes les lèvres... Au printemps 2019, dès qu’ils ont su qu’il avait appuyé la démarche d’un staff s’estimant maltraité, Harry et Meghan l’ont remplacé. Son « périmètre » a été réduit à la Royal Foundation de William et Kate.

Mise en scène

Knauf avait refusé de s’exprimer en première instance. Il l’a « regretté » et, cet été, a transmis une déclaration au nouveau juge désigné pour l’appel, insistant sur la « neutralité » de sa position, vocabulaire destiné à mettre ses actuels employeurs à distance du brouhaha. Ses précisions détonnent : sachant que sa lettre pouvait fuiter, Meghan Markle l’a arrangée d’une certaine façon. Elle a numéroté les feuilles, usé d’une calligraphie particulière et pris soin de ne pas terminer certaines phrases en bas de page pour éviter leur exploitation...

Jason Knauf lui avait suggéré d’ajouter une remarque sur la santé de son père ; elle a obtempéré. Meghan y nomme même son géniteur « daddy »... pour mieux faire pleurer dans les chaumières.

Afin de corroborer ses allégations, Knauf joint ses échanges d’e-mails et de SMS avec la duchesse. Peut-on encore se plaindre d’une atteinte à la vie privée ? Autre révélation : plusieurs salariés de la Couronne, ainsi que deux membres éminents de la famille royale, auraient tenté à de nombreuses reprises d’améliorer la relation problématique entre la future duchesse et son père. Ils auraient proposé des solutions, avant que Meghan n’opte finalement pour la fameuse lettre. On est loin de la solitude, de « l’abandon par l’institution » déplorés avec moult trémolos par le prince Harry sur le canapé de l’animatrice de télévision américaine Oprah Winfrey.

Pire, Jason Knauf révèle les accointances des Sussex avec Omid Scobie et Carolyn Durand, les auteurs de la biographie Finding Freedom, sortie en août 2020. Le récit déroule le point de vue des Sussex. À la lecture de cet ouvrage flatteur, la proximité du quatuor transparaît malgré les dénégations de chacun. Knauf en apporte la preuve éclatante.

Deux jours avant son rendez-vous avec les auteurs, Harry le suppliait par e-mail de leur faire comprendre ô combien son épouse était maltraitée, allant jusqu’à prétendre qu’il s’en chargerait lui-même si nécessaire. Réponse incrédule de Knauf : « Bien sûr que je le ferai ! » À son embauche, en 2015, il était plus proche de Harry que de William. On devine encore leur complicité dans cette conversation par e-mail où Harry lui confie à propos du livre : « Je suis totalement d’accord, nous devons être en mesure de dire que nous n’avons rien à voir avec... » Embarrassant et quelque peu hypocrite.

Meghan, de prime abord hostile à l’ouvrage, a cependant pris le temps de définir par écrit, auprès de Knauf, quelques orientations souhaitables : son soutien à son père malgré son caractère ombrageux, l’absence de contacts avec sa demi-sœur et même le choix de la tiare portée lors de son mariage qui, selon elle, n’a pas été source de conflit avec la Reine comme l’ont prétendu des journalistes... Un connaisseur résume auprès du Daily Telegraph : « C’est typique de Meghan, elle a l’habitude de tout contrôler. »

L’un des auteurs, le « royal watcher » Omid Scobie, a témoigné auprès de la Haute Cour de justice, en septembre 2020. Il nie toute collaboration avec le couple. Jamais, assure-t-il, lorsqu’il les suivait en déplacement dans le cadre de ses reportages, ils ne blablataient à propos de son projet. Si Scobie admet des contacts professionnels avec Jason Knauf, procédure habituelle, il a fait savoir qu’il disposait de nombreuses sources indépendantes et n’avait pas besoin de son aide. On peut ne pas souscrire à cette version, tant Omid Scobie a ardemment défendu Meghan, seul contre tous.

La « duchesse difficile »

Chez les autres reporters, le ton est plus acerbe, plus ironique, plus dur à l’égard de la surnommée « difficult duchess » (« duchesse difficile »).

Le témoignage de Knauf abîme l’image d’une Meghan victime des froids Windsor et renforce au contraire l’idée d’un tempérament vindicatif. Les Sussex apparaissent à fleur de peau, tendus, au besoin manipulateurs dans leur lutte à mort contre la presse.

Dans une déposition de 23 pages, la duchesse piégée a concédé avoir fourni des informations à Scobie et Durand, contrairement à ce qu’elle avait indiqué en première instance. Elle déclare ne pas avoir menti et formule quelques excuses envers la cour pour ce qu’elle veut qualifier d’« oublis ». Réputation ternie, défaite en appel possible. Pourquoi Knauf a-t-il choisi de tout déballer, et pourquoi maintenant ? « Je ne sais pas. Il est loyal, sérieux, honnête », affirme un « royal watcher » de sa connaissance, pour qui il est impossible que le duc de Cambridge n’ait pas été tenu au courant de la démarche de son futur ex-employé.

En fin d’année, Jason Knauf quittera la Royal Foundation de William. Le plus ancien subordonné du prince devrait, selon le Daily Telegraph, rejoindre son mari en poste depuis six mois à l’ambassade britannique à Delhi, en Inde. Après lui, le déluge.

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