Littérature québécoise

Pour l’amour du roman noir

La romancière et scénariste Marie-Eve Bourassa publie coup sur coup la semaine prochaine deux romans : Tout écartillées, roman policier déluré campé dans les années 1970, et La Guêpe, premier tome d’une trilogie jeunesse intitulée Parasites. Rencontre avec une romancière qui n’a pas peur des idées noires.

Quand elle était jeune, Marie-Eve Bourassa se souvient d’avoir demandé à sa mère : « Pourquoi est-ce que les méchants ne gagnent jamais dans les films ? » Les histoires proprettes qui finissent bien, très peu pour celle qui s’est fait connaître avec sa trilogie Red Light, dont les livres ont notamment remporté le prix Arthur-Ellis du meilleur roman policier en français et un prix de la Société du roman policier de Saint-Pacôme.

Le roman noir, les intrigues sanglantes et les personnages d’antihéros, c’est ce qui allume la romancière, qui gagne aussi sa vie comme scénariste pour la télévision, et qui aimerait bien signer un film un jour. D’ailleurs, son tout premier roman, Par le feu, thriller psychologique, était à l’origine un scénario de film, travail final d’une formation suivie à l’INIS en écriture de long métrage.

« J’aime les personnages poqués, qu’on apprend à aimer à travers tous leurs tares, leurs défauts. Je n’aime pas vraiment les héros, je préfère m’attacher à ces personnages que je trouve plus humains. Je trouve ça riche, aller dans des endroits un peu plus sombres », explique la romancière, qui aimerait d’ailleurs plonger dans le genre de l’horreur pour son prochain roman.

Retour vers les années 1970

Après la trilogie Red Light, qui se déroulait dans les années 1920 et dont l’écriture a nécessité beaucoup de temps et d’énergie, Marie-Eve Bourassa avait envie de légèreté. « J’ai pensé aux années 1970, je me suis dit que ça serait le fun. Mais je me suis un peu fait avoir, car c’est une période très riche. Je ne voulais pas planter un livre en 1976 juste parce que j’avais envie d’avoir des personnages avec des moustaches ! Je voulais que l’époque serve. Donc, le petit roman court et drôle qui devait s’écrire facilement, il m’a finalement pris cinq ans ! », raconte-t-elle, rencontrée dans un parc de son quartier, Notre-Dame-de-Grâce.

« Montréal était particulièrement belle cette année-là, bien qu’encore éméchée par les nuits trop courtes de l’Expo : son mascara coulait, juste assez pour lui octroyer des airs irrésistibles de mauvaise fille. Irrésistible, mais pourrie jusqu’à l’os. »

— Extrait de Tout écartillées

Si moustaches, Labbat 50 et cigarettes Export « A » se retrouvent en abondance dans Tout écartillées (on ne vous vendra pas le punch du titre, mais il nous a fait bien rire), l’intrigue assez complexe du roman a été inspirée par des phénomènes sociaux qui ont secoué cette époque : la montée du mouvement souverainiste, le Front de libération du Québec (FLQ) et la crise d’Octobre, et aussi le mouvement de libération de la femme, qui déplaît particulièrement au lieutenant-détective Raoul Gariépy, dont la femme, Linda, qui s’est émancipée, l’a quitté.

Cet homme bourru et réactionnaire à l’os, mais très droit dans son travail, forme un duo improbable avec son ex-collègue Georges Kirouac, qui s’est recyclé en détective privé sans talent particulier, passant le plus clair de son temps à boire de la bière accoudé au bar de « topless » L’Escape, situé dans le même immeuble que son bureau miteux. L'amitié de ces anciens partenaires survit malgré un évènement qui a bouleversé leurs vies.

Si une certaine méfiance plane entre les deux hommes, cela ne les empêchera pas de faire équipe afin de tenter de régler une fois pour toutes le cas du felquiste et terroriste Simon St-Amour, artisan de leur malheur, de retour au pays après être disparu sans laisser de traces.

« J’avais envie d’aborder les moments charnières qui ont mené à la crise d’Octobre. Parler du FLQ, c’est aussi aborder une des grandes questions qui m’intriguent. Lorsqu’on regarde les mouvements terroristes, il y a souvent une idée à la base qui est noble. Mais quand est-ce que ça devient trop, que ça bascule ? »

— Marie-Eve Bourassa

L’action de ce roman plein d’humour (noir) et de rebondissements, aux personnages attachants, mais tous plus paumés les uns que les autres, nous entraîne dans les recoins les plus sombres du monde illicite – motards, industrie de la pornographie, drogues, corruption policière. Le récit est campé à la fin de l’été 1976, mais de nombreux retours en arrière permettent au lecteur de comprendre peu à peu les motifs qui animent les personnages, et le passé trouble qu’ils traînent.

Premiers pas en littérature jeunesse

La première incursion dans le roman jeunesse de Marie-Eve Bourassa sera publiée simultanément à Tout écartillées, le 5 mai. C’est à la demande de son éditeur, le Groupe VML, qui détient VLB éditeur, mais aussi les Éditions de la Bagnole, que la romancière, qui avait déjà cette idée en tête depuis un moment, a accepté de se lancer.

La Guêpe, premier tome de la trilogie Parasites, que l’autrice décrit comme un « roman noir pour ados et jeunes adultes » et qui aborde des sujets difficiles comme le suicide, a été inspiré par le défi Momo, jeu sordide sur l’application WhatsApp qui a fait les manchettes en 2018. La Guêpe est une mystérieuse appli qui semble se nourrir de la vie privée des jeunes et qui lance des défis de plus en plus dangereux. Billie, la protagoniste, s’alliera avec d’autres jeunes afin de percer le mystère de la mort de leur ami Antoine.

La romancière dit avoir adoré cette première expérience en littérature jeunesse : « J’ai eu beaucoup de fun à l’écrire. J’ai retrouvé le plaisir que j’ai eu en écrivant mon premier roman. Je me suis laissée aller, sans me mettre de barrières. »

La Guêpe et Tout écartillées seront en librairie le 5 mai.

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