Entrevue avec Coco

Récit poignant de l’attentat contre Charlie Hebdo

La dessinatrice Coco vit avec le trauma de l’attentat contre Charlie Hebdo depuis le 7 janvier 2015, jour où deux terroristes islamistes ont décimé la rédaction du journal satirique. Elle raconte son cauchemar dans Dessiner encore, un album bouleversant et combatif.

« Des fois, ça va. Des fois, ça me submerge », écrit Coco au haut de la première des 352 pages de Dessiner encore. Puis, la voilà emportée par une immense vague bleue, culbutée dans tous les sens par des secousses impitoyables. Elle se dessine tentant de garder la tête hors de l’eau, luttant contre une force imprévisible. Ce combat la laisse chaque fois lessivée.

« Ça vient à tout moment m’avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie », écrit-elle encore au bout d’une dizaine de pages qui évoquent de manière poignante la fragilité dans laquelle l’a laissée l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015.

Coco – pseudonyme de Corinne Rey – aurait pu ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Elle a, malgré elle, joué un rôle dans cette tragédie. Elle s’apprêtait à quitter l’immeuble quand elle a croisé deux terroristes armés de kalachnikovs. Ils lui ont intimé de les guider vers les locaux du journal. Tétanisée, elle a obtempéré. Et composé le code qui leur a ouvert la porte.

La peur ne l’a plus quittée pendant longtemps après l’attentat. La culpabilité non plus, raconte-t-elle dans Dessiner encore où elle évoque son combat contre elle-même, parle de sa thérapie, réfléchit beaucoup à la liberté d’expression et rend hommage à ses collègues dessinateurs disparus : Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré et Charb.

« Je crois que quand on vit un truc pareil, on vit avec tout le temps. C’est toujours là avec plus ou moins de distance. Le temps aide, mais le temps ne fait pas tout. »

– Coco

Se replonger dans cet épisode traumatisant a été dur pour elle. On comprend que, même si elle n’a pas l’habitude et pas vraiment l’envie de se mettre en scène dans des récits personnels, le geste a été libérateur. « J’ai fait un peu au feeling… C’est venu mieux et plus facilement que j’aurais imaginé, précise-t-elle. C’était devenu une nécessité », laisse savoir Coco qui, depuis mars, est la nouvelle dessinatrice attitrée du quotidien Libération et la première femme à occuper cette fonction dans un journal français.

Résister à la destruction

Dessiner encore raconte en détail les souvenirs que Coco garde de cette matinée fatidique : la bonne humeur qui régnait dans les locaux de Charlie Hebdo, les débats, les blagues de l’un, les indignations de l’autre, la camaraderie, le travail. L’esprit de liberté qui régnait au sein de ce groupe… et que les terroristes ont voulu anéantir.

« On ne se rend pas tellement compte de ces choses quand on les a, dit-elle, au sujet de l’humanité et de la liberté qu’elle sentait à Charlie Hebdo. C’est lorsque c’est remis en question et qu’il y a de la destruction – des terroristes ont voulu détruire cette liberté, ces dessins, ces idées – qu’on se rend compte à quel point c’est important. »

Coco s’est plongée dans le boulot après l’attentat. Il fallait qu’il y ait une suite : monter un nouveau numéro de l’hebdo satirique, puis peaufiner son dessin. « Je n’étais pas de niveau », dit-elle. S’activer l’a aidée à garder la tête hors de l’eau pendant un temps. « Quand je posais le crayon, je voyais bien que je reprenais une vie complètement décousue, raconte-t-elle, que l’attentat tournait en boucle dans ma tête. Que je n’allais pas bien. »

Elle se dessine, bleue de peur dans le métro, dans la rue. Recroquevillée, fragile. Minée par la culpabilité… « Je retrouve le plaisir de marcher pieds nus dans l’herbe fraîche… Est-ce que je peux ? […] Sentir le vent danser dans mes cheveux, je peux ? », écrit-elle dans des pages déchirantes qui évoquent son lent retour à une vie plus normale.

Plume de combat

Dessiner encore est une œuvre de sensibilité, mais pas de sensiblerie. Coco s’y montre indignée. Combative. En colère. « Je ne voulais pas me poser en victime en faisant ce livre, confirme-t-elle. Je voulais dire que je suis aussi une fille qui dessine et qui s’accroche. » Une fille qui, aussi, a voulu s’effacer devant les autres…

Ce qu’elle raconte, au-delà de l’horreur, c’est la vie. Celle qui régnait dans cette rédaction de la rue Nicolas-Appert (pas tellement loin du Bataclan, où une autre tuerie allait survenir quelques mois plus tard) et les gens qui en étaient le cœur battant.

Coco se dessine comme une petite bonne femme aux traits peu définis, mais prend un grand soin à faire le portrait de ses collègues disparus. « C’était plutôt eux qu’il fallait mettre de l’avant, dit-elle à propos de Charb, Cabu et les autres. Moi, j’étais un peu le fil conducteur. »

La dessinatrice n’a jamais eu l’intention de baisser les bras et ne songe pas à ménager les susceptibilités. « Le dessin pique, il dérange. C’est vrai qu’il fout une gifle, mais au sens figuré, fait-elle valoir. On ne prend pas en compte les offenses dans notre travail, sinon ça tuerait toute possibilité de liberté d’expression. »


Dessiner encore

Coco

Les Arènes BD

352 pages


Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.