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Réveil brutal dans l'Hexagone, au lendemain de la décapitation d’un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine, près de Paris. Alors que des Français se sont réunis dans plusieurs villes pour dénoncer un « acte de barbarie », l’Élysée a annoncé qu’un « hommage national » serait rendu à la victime, un homme passionné par son métier.

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L’onde de choc se poursuit

Un « hommage national » sera rendu à l’enseignant décapité, l’enquête continue

Alors que les autorités cherchaient toujours, samedi, à préciser l’implication des dix personnes arrêtées au lendemain de la décapitation d’un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine, en France, l’Élysée a annoncé qu’un « hommage national » serait rendu à la victime, Samuel Paty, 47 ans, le 21 octobre prochain. D’autres rassemblements se dérouleront aussi tout au long du week-end, dans la foulée de cet attentat qui a causé une onde de choc dans l’Hexagone.

« Ce crime terroriste est le second commis pendant que se déroulent les audiences du procès des attentats [de Charlie Hebdo] en janvier 2015, commencé au début du mois de septembre. Cela confirme le très haut niveau de la menace terroriste islamiste à laquelle nous devons faire face », a martelé le procureur antiterroriste de la République, Jean-François Ricard, lors d’une mêlée de presse.

D’un ton solennel, il a clamé que c’est « aussi la liberté d’expression » qui a été violée par cet attentat. M. Ricard a du même coup confirmé que l’assaillant, abattu de neuf balles par la police après l’attaque, a été identifié comme « Abdoullakh A », un Russe tchétchène de 18 ans, né à Moscou en 2002 et réfugié en France avec sa famille.

Citée par plusieurs agences de presse, l’ambassade de Russie à Paris a de son côté assuré que « ce crime n’avait rien à voir avec la Russie », car l’assaillant avait quitté le pays alors qu’il était encore mineur. Résidant d’Évreux, en Normandie, le terroriste n’était pas l’élève de Samuel Paty et n’était pas scolarisé dans un établissement voisin.

Il n’était pas non plus connu des autorités pour radicalisation, mais avait des antécédents de droit commun. Des voisins cités par l’AFP ont parlé de lui comme de quelqu’un de « discret », « plongé dans la religion » depuis plusieurs années déjà.

Un acte calculé, du repérage effectué

D’après le parquet antiterroriste, le jeune homme avait fait des repérages vendredi après-midi, près du collège du Bois-d’Aulne où il a tué l’enseignant, en fin de journée. Celui-ci avait donné un cours au début octobre sur la liberté d’expression, en montrant notamment des caricatures de Mahomet. Au moment des faits, le terroriste était armé de deux couteaux, dont un de 35 cm qui a servi à décapiter l’enseignant.

Ses parents, ainsi que son jeune frère et son grand-père, ont été interpellés par la police, avec sept autres personnes. Parmi elles, le père d’un élève du collège qui s’était indigné en ligne que Samuel Paty ait présenté des caricatures de Mahomet « nu », en exigeant le congédiement immédiat du professeur. L’homme a été placé en garde à vue, tout comme le militant islamiste Adhelhakim Sefrioui, qui l’aurait soutenu dans sa démarche. Aucun lien n’a toutefois encore été établi entre eux et l’assaillant ou son entourage direct.

Des médias ont rapporté samedi qu’une note interne avait été envoyée aux autorités, au début de la semaine dernière, afin de mettre en lumière les tensions existant à l’interne, au sein du collège. Des démarches menées par l’éducation nationale auraient toutefois conclu que ces tensions s’étaient apaisées, et que la situation n’était pas particulièrement alarmante.

« De nombreuses investigations doivent être encore réalisées afin de déterminer avec précision le déroulement des faits, mais aussi comment l’auteur a préparé son crime et de quelles éventuelles complicités il a pu bénéficier. »

— Jean-François Ricard, procureur antiterroriste de la République

De son côté, le gouvernement français a annoncé la tenue d’un hommage national qui se déroulera mercredi prochain. Si le lieu de celui-ci n’a pas encore été déterminé, l’évènement sera organisé avec la famille du défunt, a-t-on certifié.

Le procureur Ricard a aussi confirmé que le compte Twitter ayant publié vendredi une photo de la tête décapitée de l’enseignant appartenait bel et bien à l’assaillant. « À Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Mohammad », avait-il écrit dans un message enregistré dans son téléphone, puis publié en ligne. Le contenu de la publication a depuis été supprimé par le réseau social, mais il circulait toujours sur la Toile samedi.

Des rassemblements partout en France

Par centaines, les Français se sont réunis samedi dans plusieurs villes, dont Nice, Nantes et Rennes, pour défendre « les valeurs de la démocratie » et dénoncer cet « acte de barbarie » contre la France.

Le quotidien Le Monde a aussi rapporté que plusieurs personnes avaient honoré la mémoire de l’enseignant en déposant notamment des roses blanches, devant le collègue du Bois-d’Aulne. On pouvait lire « Je suis enseignant » sur plusieurs pancartes alors brandies par la foule. L’établissement scolaire, lui, a mis sur pied samedi une cellule psychologique pour soutenir son personnel et ses élèves.

Bon nombre d’élus politiques, d’organismes et de syndicats tiendront une grande manifestation, dimanche, à Paris, aux alentours de 15 h. L’évènement se tiendra sur la place de la République. Simultanément, plusieurs autres rassemblements doivent avoir lieu à Bordeaux, Marseille et Lille, entre autres.

Un conseil de défense, présidé par le président de la France Emmanuel Macron, doit également avoir lieu ce dimanche. « D’autres expressions [de soutien] et annonces sont prévues après les réunions », a révélé l’exécutif français dans une déclaration. Sur les lieux de l’attentat, vendredi, M. Macron avait dénoncé un « attentat islamiste caractérisé ». « Ils ne passeront pas. L’obscurantisme ne gagnera pas », a-t-il promis. Le média satirique Charlie Hebdo a aussi exprimé son « sentiment d’horreur et de révolte ».

« Face à ceux qui cherchent une raison à ce crime ignoble en évoquant les caricatures du prophète de l’Islam, nous réaffirmons que rien, absolument rien, ne saurait justifier l’assassinat d’un homme », a quant à lui réagi le Conseil français du culte musulman (CFCM).

— Avec l’Agence France-Presse

ENSEIGNANT DÉCAPITÉ EN FRANCE

« Monsieur Paty », un homme « à fond dans son métier »

Parce qu’il avait montré des caricatures de Mahomet à ses élèves, Samuel Paty a essuyé la colère de certains de leurs parents. Enseignant d’un collège en région parisienne, « à fond dans son métier », comme le décrivent ceux qui l’ont côtoyé, il a été décapité vendredi dans un attentat.

« Quand j’ai vu “prof-Bois d’Aulne-décapitation”, j’ai fait le lien direct : “C’est monsieur Paty” », assure Martial, 16 ans, accouru vendredi soir devant le collège du Bois-d’Aulne dès qu’il a appris la nouvelle.

Ce lycéen se souvient très bien de son professeur d’histoire-géographie de quatrième dans cet établissement scolaire réputé calme, posé au cœur d’un quartier pavillonnaire qui l’est tout autant, dans cette ville de 35 000 habitants au nord-ouest de Paris.

« En début d’année, il s’est présenté. Il a dit qu’il avait été à Créteil » dans un autre collège « et qu’il était venu parce que sa femme s’était fait muter pour son travail », se remémore le jeune homme.

Samuel Paty, 47 ans, cheveux bruns coupés court, était « petit », portait des lunettes et « avait toujours une chemise », se rappelle Nathan, 16 ans, un autre ancien du Bois-d’Aulne.

Père de famille, il venait d’effectuer sa troisième rentrée dans l’établissement. Il était connu pour son investissement auprès de ses élèves. « Il était à fond dans son métier », qu’il « aimait beaucoup », confie Martial.

« Il voulait vraiment nous apprendre des choses. De temps en temps, on faisait des débats, on parlait. »

— Martial, ancien élève de Samuel Paty

« À l’écoute »

Hugo, en troisième, était un des élèves de Samuel Paty, qui lui donnait des cours de soutien chaque semaine. « Il était super, très conciliant, et à l’écoute », assure-t-il.

L’enseignant avait montré à ses élèves de quatrième, la semaine dernière, des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression, a indiqué le procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard.

« C’était toutes les années qu’il faisait cela », souligne Virginie, 15 ans, qui a connu l’enseignant. « C’était au programme pour l’EMC [enseignement moral et civique]. C’était pour parler de la liberté par rapport à l’attentat de Charlie Hebdo, il montrait ces images, les caricatures », affirme la jeune fille, précisant que cette année, « ça a pris plus d’ampleur ».

« Pas dans son assiette »

L’enseignant a en effet été la cible d’une vindicte lancée par un père d’élève sur les réseaux sociaux. Dans une vidéo, il a qualifié l’enseignant de « voyou » qui « ne doit plus rester dans l’Éducation nationale » et invité d’autres parents à se mobiliser pour obtenir son exclusion.

Ce parent d’élève avait porté plainte contre Samuel Paty, qui avait en retour déposé une plainte en diffamation, a découvert le procureur Ricard, sans faire publiquement, à ce stade, de lien entre le père de famille, son entourage et l’assaillant.

Depuis cette « histoire », M. Paty « n’était pas dans son assiette », avait observé Myriam, une collégienne de 13 ans, en mimant son attitude renfrognée quand il déambulait dans les couloirs.

« J’entendais des élèves dire “il est raciste” », dit-elle, ajoutant que d’autres qualificatifs circulaient sur son compte, comme « islamophobe ».

« Il n’a pas fait ça pour créer des polémiques ou pour manquer de respect aux petits ou pour faire de la discrimination », affirme Nordine Chaouadi. Son fils de 13 ans entamait sa deuxième année de cours avec M. Paty. « Il me dit : “Il était super gentil, ce monsieur” », dit le père.

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