Tom Cruise

Mystères en cascade

À 58 ans, il tourne le septième Mission : impossible et reste le roi du film d’action. Mais sa vie privée farouchement secrète alimente toutes les rumeurs.

Pendant ses horaires de bureau, il s’élance à moto depuis une rampe installée en haut d’une falaise. À pleine vitesse, il lâche le guidon pour se jeter dans le vide... Son parachute s’ouvre et il se pose délicatement dans la forêt en contrebas. Ainsi vit Tom Cruise.

Cette scène, répétée quatre fois cet automne, correspond au premier jour de tournage en Norvège de Mission : impossible 7. S’accrocher aux ailes d’un Airbus qui décolle, grimper à mains nues une montagne, escalader le building le plus haut du monde grâce à des gants adhésifs et manquer de chuter lors d’un coup de vent, Cruise effectue lui-même ces cascades. Il pourrait engager une doublure comme n’importe quelle autre star ; il a préféré virer un assureur trop frileux. Peu de ratés au compteur : une cheville cassée en 2018, sur le plateau de l’épisode 6 de la saga d’espionnage. Un saut trop court entre deux immeubles... Il atterrit mal, boitille, grimace et se retape grâce à 10 heures quotidiennes de rééducation. Tournage interrompu huit semaines.

Sa fortune, près de 500 millions de dollars dont 250 accumulés en « Mission », n’éteint pas son désir de repousser les limites du jeu avec son corps. Pour le justifier, Cruise parle de « coller le spectateur à son siège ».

C’est léger pour expliquer le trompe-la-mort qu’il est devenu. Il y a une part de délire chez ce professionnel obsessionnel, maniaque des horaires, qui envisage le cinéma comme un art de l’apprentissage. Pourquoi s’acharner à 58 ans ? Parce que l’adrénaline vaut tous les cachets. Parce qu’il est le seul à se comporter ainsi à Hollywood. Parce que le cinéma, c’est mieux que la vie... On s’amuse, on pilote des hélicoptères, on sauve la planète, un plaisir de petit garçon où l’on maîtrise le temps, la narration.

La religion avant la famille

Si la finalité de ses récents films – des blockbusters pour écouler du pop-corn – semble évidente, lui reste un bloc de mystère.

Le roi de l’action mène une existence étrange. Il ne verrait plus sa fille, Suri, 14 ans. Les tabloïds l’ont écrit à maintes reprises, le héros moderne aurait coupé tout lien avec l’adolescente et sa mère, Katie Holmes.

En cause, sa religion, la scientologie, qui dispenserait de fréquenter les personnes non membres.

Car Holmes a refusé d’élever leur fille selon les préceptes du culte. Elle s’est extraite de leur mariage par un divorce éclair, finalisé en 11 jours. Accords de confidentialité, compensations financières, déménagement express... Katie obtenait la garde de Suri, et Tom de fréquents droits de visite. Huit ans plus tard, père et fille semblent s’ignorer. « Il n’y a aucun signe qu’ils entretiennent une relation. Il a personnellement choisi la scientologie contre sa fille ! C’est tragique », insiste au téléphone Tony Ortega, blogueur américain, auteur de documentaires et de livres à charge contre la scientologie.

Récemment, des rumeurs ont germé. Cruise entendrait lâcher l’organisation. « Rien ne le laisse présager. En 2019, en Floride, il célébrait encore la naissance du fondateur, L. Ron Hubbard, puis il s’est rendu en octobre au gala annuel de l’association internationale du mouvement, en Angleterre. Pour la première fois, il avait emmené ses grands enfants. Cruise est très impliqué sans pour autant être le numéro deux, comme on l’a prétendu », détaille Tony Ortega.

D’après lui, Thomas Cruise Mapother IV, de son vrai nom, n’est pas prisonnier de sombres secrets confiés sans méfiance dans sa jeunesse. Il est sincère, « il croit au message » comme à la révélation : il y a 75 millions d’années, Xenu, un dictateur intergalactique, aurait envoyé sur Terre les âmes cryogénisées d’extraterrestres, à l’aide de vaisseaux spatiaux. Il les aurait lancées dans des volcans, ainsi que des bombes à hydrogène, pour les faire exploser. L’essence de ces extra-terrestres se serait agglomérée aux humains, et serait à l’origine de leurs problèmes spirituels. C’est pourquoi la scientologie vise la purification de l’être, le délivrant des interférences nuisibles... Le nombre de pratiquants atteindrait 35 000 (et non plusieurs millions comme le proclame l’Église).

Une période de doute

Mais Tom Cruise a eu des moments de doute. Marié à Nicole Kidman, sa foi a vacillé. La rousse australienne, catholique, fille de psychologue, rejetait la fable Xenu. Cruise a fini par exiger le divorce. C’était en 2001. Son « meilleur ami », le leader du mouvement, David Miscavige, avait alors tout entrepris pour conserver son « trésor », sa vitrine, en lui assignant l’« auditeur » le plus agressif et le plus dévot, un certain Marty Rathbun, chargé de l’écouter, de l’orienter, de lui faire répéter ses angoisses.

Personne n’avait imaginé qu’un jour Rathbun pourrait devenir un « repenti » et raconter, notamment dans un article dévastateur de Vanity Fair : « J’ai utilisé tous les outils imaginables pour surpasser les faiblesses de Tom Cruise et j’ai vu Miscavige le manipuler. »

De 2003 à 2006, Cruise s’est ainsi mis à défendre ouvertement sa croyance. Au point que pendant le tournage de Walkyrie, où il incarne l’officier qui tenta d’assassiner Hitler, il est accusé par le porte-parole des Églises protestantes d’Allemagne d’être « le Goebbels de la scientologie ». Quelque temps avant, amoureux de Penélope Cruz, il tentait vainement de la convertir. Il renvoie sa puissante attachée de presse, trop critique, recrute sa sœur et attaque à la télévision les dépressifs qui se soignent à coup de pilules, car la scientologie combat la psychiatrie. Il paraît fini, les neurones grillés. D’ailleurs, les studios Paramount le congédient.

Miracle de Xenu ou du dieu dollar, le prosélyte Tom Cruise va se tirer de ce pétrin sans trop de préjudices. Il surmontera la séparation tonitruante d’avec Katie Holmes et se fichera des articles pathétiques pour son image, dont celui, fameux, qui dévoilait les coulisses sordides du casting, par la secte, d’une de ses « girlfriends ». Il a été écrit que David Miscavige était présent pendant sa lune de miel avec Holmes, que les deux hommes se retrouvaient régulièrement dans une base secrète pour se reposer et converser. Shelly Miscavige, la femme du gourou, n’a plus été aperçue en public depuis 2007. « Elle vit cachée, privée de sa famille, mais personne n’interroge Tom Cruise à son sujet. Il était pourtant un de ses proches », s’agace un observateur.

Sautes d’humeur

Mais sur lui, tout glisse. Il a survécu au témoignage accablant de son amie, la comédienne Leah Remini, qui a fui la scientologie. Dans un récit glaçant, paru en 2015, elle dépeint un type surexcité, immature, démiurge. C’est parfois drôle, comme le moment où Tom Cruise, qui veut cuisiner des cookies, ne trouve pas la farine, pourtant à portée de main : la tension monte, l’entourage prend peur, personne n’ose le froisser. La surveillance dont il fait l’objet est également fascinante. Des chaperons le dorlotent, vérifient son « bonheur », le contrôlent, s’immiscent dans ses couples.

À quoi ressemble son existence ? « Travail, famille et activités liées à sa foi », notait le journaliste Neil Strauss dans Rolling Stone en 2004. Cruise jurait alors que lui et son ex-femme, Nicole Kidman, s’occupaient à tour de rôle de leurs enfants adoptifs, Isabella et Connor. Il s’extasiait en triturant une photographie de sa fille : « Ce sont des enfants formidables. »

Regard intense, sourire charmeur, voix de miel, Cruise sait produire son effet. La vérité est ailleurs. Nicole Kidman n’aurait plus guère de contacts avec ses deux aînés, aujourd’hui âgés de 27 et 25 ans. « Ils ont fait le choix d’être scientologues et, en tant que mère, quel que soit mon avis, c’est mon devoir de les aimer », éludait-elle en 2018 dans le magazine australien Who. Eux sont proches de leur père. Cruise le tombeur ne s’est plus affiché avec une fiancée depuis des lustres. Il ne dit plus grand-chose aux journalistes. Il n’accorde plus d’interviews au Celebrity Center, bâtiment de l’Église à Los Angeles. Sa communication est réduite à l’essentiel : les films.

Un nouveau nid

En quelques années, il a cédé son patrimoine immobilier, son immense maison de Beverly Hills, une autre nichée dans les collines de Hollywood, ses deux appartements de New York, le grandiose ranch du Colorado... D’après des journaux locaux, il a acheté un luxueux penthouse dans un immeuble neuf de Clearwater, en Floride. Cette ville côtière de 100 000 habitants a muté en Vatican de la scientologie. Les membres expérimentés s’y installent pour chasser les mauvaises ondes sous le soleil. L’Église et ses paroissiens ont, peu à peu, grignoté près de 200 bâtiments et commerces. Les trois sœurs scientologues de Cruise, Lee Ann, Marian et Cass, l’ont rejoint avec leurs enfants. Tom, qui ne supportait pas son père et s’est sauvé de la maison familiale à 18 ans, a reconstitué le foyer idéal de son enfance perdue.

Lui qui a collaboré avec Scorsese, Spielberg, Kubrick et Coppola, qui a su se détacher de son physique de playboy pour aller un temps vers un cinéma plus exigeant, n’a jamais connu autant de succès. Ses Mission : impossible rapportent des tombereaux de dollars. Johnny Depp est cuit, soupçonné d’avoir battu sa compagne. Le cool Brad Pitt se remet d’un divorce pénible et de 25 ans de boisson. Et le brillant George Clooney n’a plus la vista au box-office. Tom Cruise est le seul de sa génération à attirer les spectateurs.

Enième fait troublant : il ne vieillit pas. Top Gun 2 va sortir en 2021. Tous les acteurs du film original de 1986 ont pris un coup de pelle, sauf lui. Dents blanches, ridules légères, muscles saillants, peau de pêche, cheveux partout, il personnifie la star à l’ancienne. Une façade parfaite, qu’il convient de ne pas gratter.

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