Bobettes Quest

À la recherche des bobettes parfaites

Au cours des derniers mois, Julie Artacho s’est lancée dans une quête de la petite culotte taille plus. Aidée d’une campagne de sociofinancement qui lui a rapporté 1185 $, elle a essayé 36 modèles de 25 marques québécoises et internationales. Une façon de voir si les marques qui se disent inclusives le sont réellement.

La photographe Julie Artacho milite pour l’inclusivité et la diversité corporelle depuis des années. C’est en voyant défiler sur Instagram une photo d’une mannequin portant un sous-vêtement dit « 3XL » (TTTG) que l’idée de la Bobettes Quest a germé. En tant que femme portant du 3XL dans la plupart des magasins spécialisés en grandes tailles, elle doutait de pouvoir elle-même enfiler ces culottes.

Une marque peut-elle se targuer d’être inclusive si sa plus grande taille est trop petite pour elle, qui est considérée comme « mid-fat » dans l’échelle adoptée par le mouvement antigrossophobie ? Pour Julie Artacho, la réponse est non. « Il y a beaucoup de filles qui portent du 3XL », dit-elle.

Au cours des dernières années, des marques de vêtements disant miser sur une plus grande inclusivité ont été critiquées pour leur charte de tailles jugée trop limitée. Ornorm, une marque de maillots de bain lancée par Maripier Morin l’an dernier, a essuyé de vives critiques sur son offre qui s’arrête à XL (TG).

Récemment, la marque montréalaise Pop Underwear a été accueillie avec un mélange d’éloges et de critiques sur les réseaux sociaux pour avoir annoncé l’ajout de tailles 2XL et 3XL. Des consommatrices ont déploré l’absence de XL, l’offre de modèles très limitée ainsi que la taille réelle du 3XL qui équivaut à une taille 18 alors que dans les magasins spécialisés, 3XL correspond plutôt à 22-24, voire 26.

Pour en arriver à cette taille, les fondatrices de Pop Underwear expliquent s’être fiées à leur fournisseur, bien implanté dans le monde du sous-vêtement, ainsi qu’aux chartes de grandeur d’autres marques connues comme Calvin Klein.

« C’est un premier jet, insiste Vahiné Lefebvre. C’est sûr qu’il y a toujours place à les améliorer. Peut-être qu’éventuellement, nous offrirons des tailles encore plus grandes, mais pour l’instant, c’est ce que nous étions capables d’offrir. » Les imprimés seront ajoutés dans la prochaine collection prévue ce mois-ci, assure sa collègue Jessika Dénommée.

« On s’autofinance, alors sortir des tailles plus a un coût qui est pas mal plus élevé pour nous, ajoute Vahiné Lefebvre. Et on les vend au même prix, même si le fournisseur nous demande plus cher. »

Au moment de lancer sa Bobettes Quest à la fin de 2020, Julie Artacho dénombrait 10 entreprises québécoises (Penningtons incluse) offrant des sous-vêtements allant au moins jusqu’à 3XL. Or, les chartes de tailles sont très disparates. « D’une marque à l’autre, l’écart entre les 3XL peut aller jusqu’à 12 pouces [dans la taille des hanches] ! »

Les premiers résultats de la Bobettes Quest, soit le volet québécois, ont été dévoilés début mai dans une vidéo mise en ligne sur YouTube. Pour soumettre les culottes au test de plusieurs silhouettes, Julie Artacho a invité à sa séance d’essayage deux femmes tailles plus de son entourage.

Malgré quelques découvertes, elle juge les résultats décevants. Les marques internationales, dont la vidéo sera mise en ligne sous peu, ne font guère meilleure figure. Selon elle, très peu de « bobettes » sont réellement conçues pour des corps de taille plus. Or, le prix des culottes testées varie de 10 $ à 65 $ (une culotte menstruelle), et parfois, les échanges et remboursements ne sont pas possibles.

« J’aimerais que les gens fassent mieux, dans ma tête, c’est quelque chose de base. Mais clairement, pour un pan de l’industrie, ça s’arrête au strict minimum. »

— Julie Artacho

Parmi les déceptions, Julie Artacho pointe J3L Lingerie, une marque montréalaise qui a remporté le prix ÉquiLibre en 2019 pour ses actions en faveur d’une représentation saine et diversifiée du corps. Sur les trois modèles de culotte essayés, un seul convenait aux trois femmes. Une autre était si petite qu’elle a déchiré.

En entrevue, les fondatrices de J3L Lingerie, Jeanne Lebel et Laurence Lafond, ont dit être conscientes que les tailles de leurs sous-vêtements varient selon les modèles, en raison de la composition des tissus. Faute d’élasthanne, la culotte avec dentelle essayée lors de la Bobettes Quest ne peut faire à une femme qui porte généralement du 3X, admettent-elles, tout en précisant avoir adapté leur charte de tailles en conséquence. De plus, les échanges et remboursements sont permis.

« Malheureusement, on ne peut pas habiller tout le monde. On essaie de répondre au plus de gens possible, mais c’est difficile de convenir à toutes les morphologies. »

— Laurence Lafond, cofondatrice de J3L Lingerie

Depuis le démarrage de l’entreprise en 2018, les fondatrices ont ajusté leur message, évacuant notamment de leur site web et de leurs réseaux sociaux toute référence aux tailles traditionnelles. « On ne parle plus d’inclusivité, plus de diversité corporelle, on ne fait pas notre marketing là-dessus, explique Jeanne Lebel. On dit simplement qu’on fait ce travail d’essayer d’inclure le plus de gens possible. »

Jusqu’à 10 $ plus cher

La Bobettes Quest a aussi mis en lumière une pratique présente dans l’industrie de la mode taille plus que les anglophones appellent la « fat tax ». C’est le fait de demander, à modèle égal, un prix plus élevé pour les vêtements de grande taille. Sur les dix marques québécoises incluses dans le projet, deux affichaient des prix plus élevés (entre 2 $ et 10 $) pour leurs modèles taille plus. Jointes par La Presse, elles n’ont pas souhaité justifier leur décision.

La designer Sonia Lévesque, spécialisée en tailles plus, y voir une logique sans toutefois être en accord avec la pratique. « Un vêtement taille plus nécessite quand même plus de matière, mais pour être égalitaire, si je faisais toutes les tailles, j’aplanirais mes prix pour que la fille qui porte du 3XL n’ait pas à payer plus cher. »

« C’est toujours l’idée de dire aux personnes grosses, c’est un peu de ta faute, alors tu vas payer pour ça », déplore Nadia Tranchemontagne, qui a épaulé Julie Artacho dans son projet. « Si ça prend plus de tissu, explique-moi pourquoi ton XS n’est pas moins cher que ton XL ? »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.