Double homicide à Montréal

Deux hommes sont morts sous les balles à une heure d’intervalle mardi, nouveau chapitre de violence armée dans la métropole

Double homicide à Montréal

Deux morts et de nombreuses questions

Deux hommes tués sans motif apparent, peut-être par un seul suspect. Exactement un an après le triple meurtre à Rivière-des-Prairies qui avait déclenché l’opération Centaure, un nouvel évènement sanglant secoue la métropole. Le double homicide qui aurait été commis mardi – où les victimes auraient été choisies au hasard – pourrait être une forme de scoring visant à commémorer des victimes tombées sous les balles dans le passé.

La première victime est André Fernand Lemieux, un homme de 64 ans, père du boxeur québécois David Lemieux, ont confirmé des sources policières. Le sexagénaire a été localisé par les policiers vers 21 h 45 à l’angle des boulevards Jules-Poitras et Deguire, dans l’arrondissement de Saint-Laurent. L’homme, blessé par projectile à la poitrine et à la tête, est mort sur place.

Le deuxième épisode de violence s’est produit une heure plus tard, rue Meilleur, près de la rue Sauvé. Encore une fois, les agents ont retrouvé un homme gisant sur le sol, blessé par balle. Il s’agit de Mohamed Salah Belhaj, agent d’intervention de l’hôpital en santé mentale Albert-Prévost âgé de 48 ans. L’homme a également succombé à ses blessures sur les lieux.

Le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal s’est d’ailleurs dit mercredi « troublé d’apprendre le décès dans des circonstances tragiques » de Mohamed Salah Belhaj. « Nous souhaitons offrir nos plus sincères condoléances à ses proches. Du support sera également offert à ses collègues pour traverser cette épreuve », a déclaré la porte-parole Emilie Jacob.

Il n’y a aucune arrestation dans ces dossiers pour le moment. Un périmètre a été érigé afin que les enquêteurs puissent en déterminer les causes et circonstances.

Des passants déambulaient sur le trottoir mercredi, jetant un regard sur la vitre fracassée de l’abribus où s’était joué le drame dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Le parc où s’est déroulé le second évènement se trouve à environ cinq minutes en voiture.

Selon nos informations, la police évalue la possibilité qu’un seul tireur ait pu avoir commis un double homicide. Le tireur se serait déplacé à pied, puis aurait quitté les lieux dans un véhicule.

Il s’agit des 16e et 17homicides à survenir sur le territoire du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2022. La semaine dernière, trois fusillades avaient eu lieu le même soir à Montréal, faisant deux jeunes victimes. Deux hommes, dont l’âge n’a pas été communiqué, ont été arrêtés relativement à ces évènements. À ce stade-ci de l’enquête, on considère que les trois évènements ne sont pas liés, ont confirmé des sources.

Un triste anniversaire

Nos sources policières toutefois n’écartent pas la possibilité que le double meurtre de mardi, qui s’apparente à du scoring, puisse avoir été une commémoration du triple meurtre commis à Rivière-des-Prairies en 2021 à la même date. Le tout avait fait les manchettes l’été dernier et déclenché l’opération Centaure. Jefferson Syla (Soldier) et Jerry Willer Jean-Baptiste (alias Mackazoe), deux membres d’un gang de rue du nord-est de Montréal, avaient perdu la vie dans cet évènement tragique.

Le 2 août est également la date d’un autre double meurtre qui avait secoué le monde interlope. Celui de Guylianno « Zézé Lacité » Davance, originaire d’Ahuntsic-Cartierville, en 2015. Davance n’était pourtant pas membre d’un groupe criminel, selon la police, mais on retrouvait dans son entourage des membres de gangs.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications à la mémoire de ces victimes ont fait surface mercredi, établissant un lien avec le double meurtre de mardi.

« Nous sommes au fait de ces publications. On fait un monitorat des réseaux sociaux et c’est pris en considération », explique, en entrevue, l’inspectrice-chef Marie-Claude Dandenault du SPVM. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, ajoute-t-elle.

« À chaque 2 août, ça tire ou ça pense à tirer », nous confirme en revanche un membre de gang de rue qui a requis l’anonymat.

Il décrit la chose comme un hommage envers des membres respectés de gangs de rue « tombés au combat ».

« Les victimes sont ciblées au hasard, mais pas le secteur. Le secteur signifie toujours quelque chose », nous confie cette même source, bien au fait de la situation.

Recherche d’information

Selon Mme Dandenault, les deux meurtres de mardi ne comportent toutefois pas les éléments typiques du scoring. « On verrait normalement [un groupe] revendiquer le [double] meurtre. Mais l’hypothèse n’est pas écartée. » Elle demande d’ailleurs aux citoyens leur pleine collaboration.

« On a toujours besoin de l’aide de la population. Le moindre détail. Ça peut être un véhicule, la description d’une personne suspecte. Il n’y a pas de petit renseignement. »

— Marie-Claude Dandenault, inspectrice-chef au Service de police de la Ville de Montréal

Un an après le déclenchement de l’opération Centaure, le milieu criminel comprend-il le message qu’on a ainsi voulu lui lancer ? « On ne ramasse pas du renseignement en quelques jours. Le message aux criminels passe », estime l’inspectrice-chef Dandenault, interrogée sur l’impunité grandissante des tireurs.

« On attend des résultats de balistique, mais on est à 90 % certains qu’il y avait un tireur pour ces deux évènements. » Un véhicule fait actuellement l’objet d’une enquête. Pour ne pas nuire aux procédures, le SPVM n’a fourni aucune description.

— Avec la collaboration de Daniel Renaud, Henri Ouellette-Vézina et Vincent Larin, La Presse

50 %

La moitié des homicides et des tentatives de meurtre commis à Montréal en 2021 impliquait la présence ou l’utilisation d’une arme à feu, selon le rapport annuel du SPVM. Pas moins de 25 129 crimes contre la personne ont été perpétrés à Montréal l’an dernier, soit 17,3 % de plus par rapport à la moyenne des cinq années précédentes.

Source : SPVM

Un homme abattu en pleine rue à Laval

Un autre épisode de violence par arme à feu a fait une nouvelle victime dans la région de Montréal, cette fois à Laval, où un homme est décédé après avoir été atteint par au moins un projectile alors qu’il se trouvait dans la rue mercredi soir. Le drame s’est produit aux alentours de 21 h 30, au coin de la 1re Rue et de la rue Clairemont, dans le quartier de Laval-des-Rapides. Très peu de détails étaient disponibles quant à l’identité de la victime dont le décès a été constaté sur place, a indiqué une porte-parole du Service de police de Laval (SPL), Stéphanie Beshara. Des témoins ont été rencontrés mercredi soir en lien avec l’évènement alors que le SPL n’exclut pas la possibilité que ce meutre soit relié aux deux homicides survenus la veille dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville.

— Vincent Larin, La Presse

Sous le choc

Le double homicide a secoué les gens du secteur, mais aussi le monde de la boxe québécoise

Les résidants du secteur d’Ahuntsic-Cartierville où se sont produits deux homicides à intervalle rapproché mardi se sont dits inquiets de voir un tel drame se dérouler à quelques pas de chez eux. Le monde de la boxe est quant à lui sous le choc face à la mort soudaine du père du boxeur David Lemieux.

« C’est inquiétant, parce que c’est un endroit vraiment tranquille d’habitude avec des familles et des enfants. En plus, ça s’est passé juste après qu’on est partis », dit Sylvain Simo, rencontré dans le parc Saint-Benoît, dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville.

C’est aux abords de ce parc qu’a été retrouvé un agent d’intervention de l’hôpital en santé mentale Albert-Prévost, Mohamed Salah Belhaj, aux alentours de 22 h 45. Blessé par balle, l’homme a perdu la vie sur les lieux peu après.

À quelques mètres de là, des adolescents jouaient au soccer mercredi soir, inconscients du drame qui s’était déroulé juste de l’autre côté du terrain. Mais l’achalandage était nettement moins important qu’à l’habitude au lendemain de ces deux drames, ont confié plusieurs résidants du secteur.

« Il doit y avoir le tiers des gens qu’il y a d’habitude. J’ai un ami qui m’a appelé [mardi] en entendant ça et il m’a dit de ne pas venir », a témoigné Mohammed Akhpar, son bébé dans les bras. Malgré les informations voulant que les victimes aient été choisies au hasard, l’homme d’origine pakistanaise soupçonne un crime haineux.

Plusieurs voitures du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) circulent aux alentours du parc, une présence appréciée des résidants. Selon Sylvain Simo, l’endroit pourrait tout de même être mieux éclairé le soir, afin d’améliorer le sentiment de sécurité de ses usagers.

« J’étais dehors jusqu’à 21 h hier. Je me préparais à dormir quand j’ai entendu les coups de feu, mais je n’ai même pas pris la peine de sortir. Je ne voulais pas voir ça », raconte une femme qui habite à quelques pas de la scène du premier homicide, aux coins des boulevards Deguire et Jules-Poitras. « En 15 ans, je n’ai jamais vu aucun meurtre ici. Je pense que le quartier est toujours sûr, c’est un évènement isolé. »

Sa voisine s’inquiète toutefois qu’il y ait eu un autre homicide à quelques minutes de chez elle, une heure plus tard.

« Ça tire déjà beaucoup, mais si les gens commencent à tirer plusieurs fois la même journée... »

— Une femme résidant près des boulevards Deguire et Jules-Poitras, scène du premier homicide

« En état de choc »

Samuel Décarie-Drolet connaît David Lemieux depuis « une vingtaine d’années ». C’est l’adjoint de Marc Ramsay, l’entraîneur du boxeur dans l’écurie d’Eye of the Tiger Management. Il dit n’avoir jamais eu l’occasion de rencontrer son père, André Fernand Lemieux.

« Je sais qu’ils ne se voyaient pas super souvent, explique-t-il en entretien téléphonique avec La Presse. Mais ils étaient quand même en bonnes relations. »

Sur son compte Instagram, David Lemieux a d’ailleurs confirmé la nouvelle de la mort de son père. « RIP dad », a-t-il écrit, en publiant une photo de son père.

« Toute la famille était en état de choc. Il n’y avait rien qui laissait présager ça. »

— Samuel Décarie-Drolet, adjoint de l’entraîneur Marc Ramsay

L’entraîneur de boxe sortait du gym de Marc Ramsay lorsqu’il a répondu à notre appel. Au cours de la journée, il a croisé différents acteurs de ce milieu. « Tout le monde est sous le choc, attristé pour les individus touchés, se désole-t-il. Et par le sort du père de David. »

Le promoteur Yvon Michel a réagi à la nouvelle sur Twitter.

« Au nom de toute l’équipe de GYM et en mon nom personnel, nous t’offrons nos plus sincères condoléances, écrit-il. À toi et toute ta famille pour le geste gratuit, terrible, ignoble et inutile qui a causé le décès de ton père ! »

La scène politique réagit

L’administration de Valérie Plante n’a pas tardé à réagir à ces nouveaux évènements violents impliquant au moins une arme à feu. « Nos pensées sont avec les familles et les proches des deux victimes. Nous comprenons les inquiétudes des citoyens suite aux évènements déplorables et ciblés survenus cette nuit », a déclaré le responsable de la sécurité publique au comité exécutif, Alain Vaillancourt.

Dans l’opposition, le conseiller Abdelhaq Sari a déploré mercredi que « la violence armée continue de faire rage à Montréal ». « Malheureusement, cet enjeu est loin dans les priorités de l’administration. Nous lui avons proposé plusieurs solutions pour y remédier : plan estival en matière de sécurité, rétablissement du nombre d’effectifs policiers, évaluation des besoins en intervenants sociaux, en plus de bonifier les ressources des escouades. Malheureusement, aucune de ces solutions n’a été appliquée », dénonce-t-il.

« Le plus révoltant, c’est que l’administration refuse toute proposition alors qu’elle ne met aucune alternative en place. »

— Abdelhaq Sari, conseiller municipal du parti Ensemble Montréal

Montréal s’est défendu de ne pas soutenir financièrement le SPVM, rappelant avoir haussé son budget de 45 millions, pour un total de 724 millions en 2022.

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