La crise de maturité

On appelle cela des « alliés objectifs ».

Malgré les apparences, les caquistes aiment bien les solidaires. Le parti de gauche est leur ennemi utile.

Durant le congrès de Québec solidaire (QS), en fin de semaine, les caquistes déchiraient leur chemise en retenant un petit frisson de bonheur. Quoi, vous voulez vraiment réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 55 % d’ici 2030 ? Mais… mais… c’est irresponsable, alors de grâce, continuez !

La Coalition avenir Québec (CAQ) et QS partagent le même but : remplacer les vieux partis. Ils rêvent d’éliminer les péquistes et de marginaliser les libéraux.

Les solidaires n’ont pas augmenté leurs appuis depuis les dernières élections. Ils ont moins de sièges et d’intentions de vote que les libéraux. Mais les caquistes les traitent comme leur adversaire principal, pour trois raisons.

Parce que c’est avec eux que leur désaccord est le plus grand. Parce que cela fait de l’ombre aux libéraux et aux péquistes. Et enfin, parce qu’ils rêvent de faire campagne contre eux.

Pour vaincre les péquistes, les libéraux se bornaient à répéter un épouvantail : « référendum ». Les caquistes voudraient reproduire cette stratégie contre les solidaires en hurlant un autre mot en « r » : « radical ! ».

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Ce contexte aide à comprendre le congrès de QS.

Les membres ont adopté leur nouveau programme. Les engagements seront précisés plus tard dans la plateforme électorale.

Le parti se situe quelque part entre sa crise d’adolescence et sa maturité. Il essaie de confronter ses idées au test du réel sans sacrifier ses principes.

Le parti a une vie militante riche. On y observe de réels débats d’idées. Il attire aussi les artistes de la nouvelle génération – Klô Pelgag, grande gagnante du dernier gala de l’ADISQ, a chanté au congrès. Cela ne peut que rendre le Parti québécois nostalgique…

Mais QS est aussi attaqué de l’intérieur par des factions. Son Collectif antiraciste décolonial a été accusé il y a quelques mois de faire régner un climat « toxique ». Et son Collectif Tendance marxiste internationale a dénoncé samedi l’appui à la loi protégeant les employés de la santé contre les manifestants antivaccins.

Au congrès, des militants ont proposé d’établir une « économie dirigée » et de nationaliser toutes les ressources naturelles, même s’ils avaient peu d’expérience concrète dans la gestion risquée des sociétés minières…

Les députés solidaires, qui sont exposés à l’Assemblée nationale au casse-tête de la gestion de l’État, comprennent que la révolution ne serait pas si simple à opérer ou à vendre aux électeurs. C’est ainsi qu’on a vu Ruba Ghazal et Manon Massé convaincre leurs membres de limiter la nationalisation des ressources à l’éolien et au solaire, où Hydro-Québec est déjà impliquée.

Autre changement, QS ne s’engage plus à rendre l’université gratuite d’ici cinq ans. L’objectif est désormais de réduire ces droits, afin de les éliminer à une date indéterminée.

La direction du parti cherche le fragile équilibre entre ce qui satisfait ses militants et ce qui pourrait plaire au reste de la population.

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QS a appris de la CAQ.

En 2012 et 2014, François Legault s’éparpillait dans un programme arc-en-ciel à l’identité confuse. Après ces défaites, il a repeint son logo en bleu nationaliste et a concentré son discours sur un nombre limité de promesses phares.

Le nouveau programme de QS est nettement plus court. Et plus concret aussi.

Les solidaires parlent de conciliation travail-famille. Ils promettent une semaine de travail de 35 heures, avec un mois de congé par année. Cela intéressera tout le monde, y compris les gens moins politisés.

Le parti ajuste aussi sa couleur : au bleu caquiste, il opposera son vert. Le climat devient sa grande priorité.

Selon la proposition soumise au congrès, les GES devaient être réduits d’au moins 45 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 1990. Soit plus que les 37,5 % actuellement promis.

Ça ne s’est pas passé comme prévu.

Les membres ont voté contre. Ils voulaient que cette cible soit de 65 %1. Gabriel Nadeau-Dubois a manœuvré d’urgence pour faire adopter un compromis : 55 %.

Atteindre cette cible sera toutefois très, très difficile. Cela équivaut à retirer tous les véhicules à essence des routes et à éliminer l’entièreté des émissions de l’agriculture. En seulement huit ans.

Cela dit, la CAQ exagère dans sa modération. Dès qu’il est question d’écofiscalité, son courage disparaît. Et elle n’a pas encore trouvé la moitié des réductions requises pour atteindre sa cible.

QS promet pour sa part de donner le détail dans sa plateforme électorale.

Le défi sera d’autant plus grand que le Québec part de loin. En 2018, ses GES étaient de 6 % sous le niveau de 1990. Le fédéral, qui fait son propre calcul, évalue la baisse à seulement 3 %. L’effort requis sera donc énorme.

Pour l’instant, je ne vois pas comment QS y arriverait. Par exemple, le parti veut réduire de 50 % les tarifs de transports en commun, puis tendre vers la gratuité. Or, ces services sont déjà sous-financés. Les appauvrir davantage ne convaincra pas les gens d’abandonner leur voiture.

Dans l’ensemble, le programme permet de prévoir plus de hausses de dépenses que de revenus.

QS cherche à se départir de sa caricature de tiers parti se contentant de défendre la veuve et l’orphelin. Au lieu d’incarner la conscience du Parlement, M. Nadeau-Dubois veut se montrer « prêt à gouverner ». Mais il y a une étape entre les deux.

C’est celle d’un parti qui commence à formuler des propositions qui, sans être applicables dans leur ensemble, peuvent inspirer le gouvernement. Qui peut agir comme l’opposition officielle.

Certes, les libéraux devancent facilement les solidaires grâce au vote anglophone et allophone. Aucune tendance ne permet de croire que cela changera. Mais la CAQ se fera un bonheur d’aider QS à réduire cet écart en le présentant comme son véritable adversaire.

À tout le moins, on peut déjà conclure ceci : les jeunes partis sont bel et bien en ascension.

1 Cela correspond à la « juste part » du Québec dans l’effort mondial selon le Réseau Action Climat.

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