Beauport–Limoilou

L’urne et le tunnel

Le futur tunnel Québec-Lévis a pris dans cette campagne fédérale une place surprenante. Mais c’est peut-être dans la circonscription de Beauport–Limoilou qu’il divise le plus la population. C’est ici que le tunnel doit sortir de terre, dans un des secteurs qui ont la pire qualité de l’air à Québec. De nombreux citoyens observent avec attention le positionnement des partis fédéraux sur cette épineuse question.

Québec — Julie Tremblay-Potvin n’a qu’à sortir de chez elle pour voir l’autoroute Laurentienne. L’artère à six voies est là, juste au bout de sa rue bordée d’arbres du quartier Lairet, dans la capitale.

C’est dans ce secteur que le tunnel Québec-Lévis doit sortir de terre. Le gouvernement de François Legault n’a pas précisé l’endroit exact. Mais Julie Tremblay-Potvin craint que l’autoroute s’élargisse d’une voie.

Et elle sait qu’un troisième lien autoroutier déverserait immanquablement près de chez elle des milliers de voitures venues de la banlieue sud de Québec.

Une étude menée par le ministère de l’Environnement a révélé il y a deux ans que l’air de Limoilou, quartier adjacent, était l’un des pires du Québec en matière de particules fines.

« Ça fait des années qu’on essaie de rendre le quartier plus convivial pour les familles, avec plus de place pour les vélos et les piétons », remarque celle qui est présidente du Conseil de quartier de Lairet.

« C’est là qu’on veut aller. Mais là, on ajoute des autos. C’est une énorme préoccupation pour les citoyens », dit-elle.

« C’est incohérent, ce projet-là. L’utilité n’a même pas été démontrée. »

— Julie Tremblay-Potvin, présidente du Conseil de quartier de Lairet

Mme Tremblay-Potvin est une électrice de Beauport–Limoilou. Pour elle, la position des partis sur la question du financement fédéral du troisième lien sera incontournable. « Absolument, parce que le financement est ce qui pourrait bloquer le projet », dit-elle.

Vignola refuse de se prononcer

Les électeurs comme Mme Tremblay-Potvin représentent un défi pour la députée sortante, la bloquiste Julie Vignola.

Le Bloc québécois a dit vouloir rester neutre sur la question du troisième lien. Mais sa neutralité a d’évidentes limites : le parti soutient la demande de François Legault, qui exige qu’Ottawa éponge 40 % de la facture. Le tunnel pourrait coûter près de 10 milliards de dollars.

Le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, a aussi affirmé que le tunnel pourrait être « écologique ».

« Ce que je trouve dommage, entre guillemets, c’est que ce sujet de compétence du Québec occulte tous les autres sujets qui, eux, sont actuels, qui, eux, méritent des pistes de solution et concernent le fédéral », remarque Mme Vignola en entrevue.

Mais tout le monde voit l’éléphant dans la pièce. Et le sujet revient souvent dans les conversations qu’elle a avec les citoyens. Elle-même habite le quartier Lairet.

« Je comprends les gens de Lairet de ne pas vouloir plus d’étalement urbain, de ne pas vouloir plus de voitures, de vouloir assurer la sécurité des enfants, des piétons et des personnes âgées et de ne pas vouloir augmenter la poussière ambiante », dit-elle.

« Je comprends d’autres personnes aussi qui voyagent de Lévis à Québec quotidiennement et qui sont tannées d’être dans le trafic », lâche-t-elle.

Selon elle, son parti n’a pas à prendre position sur le fond, car ce tunnel est de compétence provinciale. Elle ajoute que « le projet est encore sur papier » et pourrait passablement changer après une étude d’impact environnemental.

Elle-même croit-elle que le tunnel Québec-Lévis est un bon projet ? Elle refuse de s’avancer.

« Ce n’est pas à moi de me prononcer, lance-t-elle. Moi, je vais me prononcer, ça va être entre moi, mon crayon, le papier et l’urne. Comme citoyenne, ça va être ça. »

La ligne claire des conservateurs

Les conservateurs ne s’en cachent pas : ils veulent reprendre cette circonscription perdue au profit du Bloc en 2019.

Leur stratégie est claire, il s’agit de se présenter comme les seuls et uniques supporters du troisième lien. Eux n’hésitent pas à se prononcer sur le fond.

« C’est un projet que veulent les gens de Québec, qui favorisera le développement économique et la mobilité de tout l’est du Québec », a récemment lancé le député sortant de Charlesbourg–Haute-Saint-Charles, Pierre Paul-Hus.

Les conservateurs de la région de Québec ont choisi de lancer leur campagne dans la circonscription de Beauport–Limoilou. Le thème ? Sans surprise, il s’agissait du troisième lien.

« J’ai déjà fait 4000 appels et je peux vous dire qu’une forte majorité des citoyens de la circonscription de Beauport–Limoilou soutiennent le troisième lien », a assuré fin août Alupa Clarke, candidat conservateur et ancien député de Beauport–Limoilou.

C’est le cas de la grande majorité des citoyens qui pilotent le Conseil de quartier des Chutes-Montmorency, secteur situé dans l’est de la circonscription. « Tout le monde, sauf un des huit administrateurs, est pour le troisième lien », relève la présidente du Conseil, Julie Morin.

Elle-même a dû se rendre sur la Rive-Sud récemment pour le travail. « J’ai dû faire tout le tour de la ville, passer par Sainte-Foy, pour me rendre. C’est très, très long », souligne- t-elle. « Je connais des gens qui ont refusé des emplois sur la Rive-Sud à cause de ça. »

Par contre, elle estime que la sortie actuelle entre les quartiers Vanier et Lairet n’est pas la bonne. Elle préférerait une sortie près de Beauport, plus à l’est. Ce scénario d’abord privilégié par le gouvernement Legault a finalement été abandonné pour un tracé « de centre-ville à centre-ville ».

Le NPD franchement contre

Les libéraux, eux, ont exprimé moins d’enthousiasme à l’idée de financer le tunnel que le Bloc et les conservateurs. Il a été impossible de parler avec la candidate libérale dans Beauport–Limoilou, Ann Gingras, malgré plusieurs demandes.

Mais Justin Trudeau s’est montré très prudent sur un éventuel financement fédéral du projet. « Nous avons des préoccupations environnementales, des inquiétudes sur l’acceptabilité sociale pour ce projet », a affirmé le premier ministre sortant lors d’un passage à Québec le 26 août.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) s’oppose quant à lui carrément au projet. La candidate de la formation, Camille Esther Garon, dit avoir remarqué lors de ses sorties de porte-à-porte que le troisième lien est la principale préoccupation des citoyens, surtout chez les jeunes.

« J’ai de la misère avec le Bloc. Ils sont passés de neutres à “peut-être, on va attendre le BAPE” à un troisième lien écologique », remarque Camille Esther Garon.

« Comment peut-on rester neutre quand on parle d’urgence climatique ? demande-t-elle. Comment peut-on rester neutres quand on parle de l’avenir du centre-ville de Québec ? »

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